Chroniques

À chacun son métier! Il y a 350 ans...

À chacun son métier! Il y a 350 ans...Le 16 novembre 2003 marque l’arrivée de la Grande Recrue de 1653 à Montréal, cette centaine d’hommes venus de France pour sauver la colonie en péril. Célébrons ces bâtisseurs qui n’ont pas eu peur de traverser l’océan. Ils sont défricheurs pour la plupart, mais aussi charpentier, tailleur, cordonnier, scieur de long, et plus encore...

Nous remettons sur scène ces métiers oubliés racontant le dur labeur des premiers arrivants. Suivez-nous dans ces nouvelles chroniques. Nous vous présentons quelques-uns des métiers du groupe des cent hommes: métiers disparus, métiers de longue date, métiers inusités, mais... point de sot métier!

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Premier épisode
Médecin ou chirurgien, quelle est la différence?

Médecin ou chirurgien, quelle est la différence?Parmi la Grande Recrue de 1653, quatre chirurgiens s’engagent pour la Nouvelle-France. Seulement trois d’entre eux honorent leur contrat. Il s’agit d’Étienne Bouchard, de Louis Chartier et de Pierre Piron.

En Nouvelle-France, les chirurgiens sont parmi les mieux payés. Étienne Bouchard, par exemple, gagne annuellement 150 livres. Il faut savoir que le salaire des engagés varie selon leur métier. Un simple défricheur gagne en moyenne 60 à 75 livres par année, tandis que celui qui pratique deux métiers (défricheur et maçon, par exemple) espère gagner 100 livres et davantage.

Quel est le rôle du chirurgien aux 17e et 18e siècles? Dans la société très hiérarchisée du Régime français, il y a une nette différence entre le métier de médecin et celui de chirurgien. D'abord, leur formation est différente. Le médecin étudie de six à sept ans avant d’exercer sa profession, alors que le chirurgien apprend souvent le métier «sur le tas».* Tel est le cas de Pierre Piron qui apprend le métier de ses ancêtres.

Ensuite, l’un se distingue de l’autre par son positionnement dans la pyramide sociale. Le chirurgien est associé au statut de bourgeois, tandis que le médecin appartient à classe nobiliaire. Or, par définition, le noble est celui qui refuse toute forme de travail manuel. Pour lui, travailler de ses mains est une activité dégradante, réservée au «petit peuple» et à la roture. Conséquemment, c’est le chirurgien qui assume le côté pratique du travail médical. Il ampute, incise les abcès, extrait les dents, panse les plaies, effectue les saignées, etc. De fait, il est méprisé par le médecin qui s’occupe, quant à lui, du travail intellectuel. Ce dernier prescrit et diagnostique, mais ose à peine palper le patient pour ce faire. Cela pose un problème évident pour détecter les symptômes d'une maladie. C’est à la fin du 18e siècle que cette rivalité prend fin et que la chirurgie est considérée à sa juste valeur.

Par ailleurs, il est intéressant de mentionner que la profession de chirurgien est longtemps confondue avec celle de barbier. En effet, dès le 15e siècle, les barbiers effectuent les saignées, au même titre qu’ils coupent les cheveux ou rasent la barbe. C’est seulement le 23 avril 1743, par une ordonnance de Louis XV, que les droits des chirurgiens sont déclarés officiellement. Dès lors, ils exercent leur savoir séparément des barbiers. Plus éduqués que ceux-ci, ils apprennent le latin et la philosophie et obtiennent certains droits et privilèges. Une chose est certaine, heureusement pour nous, le métier a fort évolué depuis le Grand siècle!

* C’est-à-dire qu’il apprend les rudiments du métier petit à petit, en observant un chirurgien plus expérimenté.

Sources
  • LEBRUN, François. Se soigner autrefois: médecins, saints et sorciers aux 17e et 18e siècles, Paris: Messidor/Temps actuels, 1983, 202 p.
  • DEMESY-MAURENT, Jeannine. «Maître chirurgien à la veille de la Révolution» Cahiers d’histoires, vol. 33, no 1, 1988, pp. 43-70
  • BARIETY, Maurice; COURY, Charles. Histoire de la médecine, Paris: Fayard, 1963, pp. 585-586

Deuxième épisode
Scions, scions du bois...

Scions, scions du bois...On dit qu’aucun scieur de long n’ira en enfer car il le connaît sur terre. Cet adage révèle toute la dureté de son labeur. Parmi les hommes de la Grande Recrue de 1653, sept exercent ce rude métier.
Le métier de scieur de long est très ancien. On trouve des gravures le montrant en action, sur des stèles funéraires de l’époque gallo-romaine. Cette ancienneté s’explique aisément puisque jusqu’au 20e siècle, les scieurs de long jouent un rôle important dans la construction des bâtiments. Ce sont eux qui fournissent les planches nécessaires à l’érection des maisons, des granges, des chapelles, des bateaux, etc. Travaillant en équipe de deux, ils tirent les planches des troncs d’arbre massifs avec leur longue scie, parfois appelée violon. Ce travail ardu s’effectue en plusieurs étapes.

D’abord, il faut couper les troncs d’arbre en tronçons de six à dix pieds (deux à trois mètres) et les équarrir pour leur donner la forme de poutre. Ensuite, il faut ligner la poutre, c’est-à-dire marquer avec une corde trempée dans de la poudre, les traits de scie déterminant la largeur des planches. Il y a autant de traits que de planches à couper.

Ensuite, on place la poutre lignée sur de hauts tréteaux. Un des hommes, appelé chevrier, monte sur la poutre et l’autre, le renardier, se place au bas de celle-ci. Alors, le travail de scie commence. L’un et l’autre tirent et poussent successivement le godendart * jusqu’à l’obtention d’une planche, puis recommencent. Deux scieurs expérimentés peuvent produire une douzaine de planches par jour. Les deux positions sont extrêmement éreintantes et celui qui est en bas reçoit la sciure au visage. Pour se protéger, il porte un chapeau à larges bords, ce dernier est l’enseigne du métier.

Au 17e siècle, la construction «nécessite peu de pièces de bois sciées à la scie de long».** On utilise surtout des haches pour équarrir le bois et former les poutres ainsi que les épaisses planches dont on a besoin pour la construction. À partir du 18e siècle, les scieurs de long prennent de l’importance grâce aux chantiers maritimes. Leur importance croît jusqu’à la fin du 19e siècle, où ils sont concurrencés par la multiplication des moulins à scie mécanique. Ceux-ci peuvent produire une planche en quelques minutes. Avec cette concurrence, le métier disparaît complètement au début du 20e siècle.

Grâce à certains passionnés d’histoire qui réapprennent les techniques de ces artisans du passé, le métier de scieur de long reprend sa place. Aujourd’hui comme hier, les scieurs de long qualifient leur besogne de crève-corps, mais tous s’entendent pour dire qu’ils pratiquent un très beau métier.

À celui de scieur de long, est associé le métier de cloutier. Pour en connaître davantage sur ce métier, nous vous donnons rendez-vous le 18 novembre, avec le cloutier.

* Les scieurs de long utilisent deux types de scie. La première, plus ancienne, consiste en une lame enchâssée dans un cadre de bois. La deuxième est une sorte de godendart à bout arrondi dont la poignée est amovible.

** Pomerleau, Jeanne. Arts et métiers de nos ancêtres 1650-1950. Montréal: Guérin, 1994, p.403

Sources
  • POMERLEAU, Jeanne. Arts et métiers de nos ancêtres 1650-1950. Montréal: Guérin, 1994, 507 p.

Troisième épisode
Travailler pour des clous

S’il est un métier rare en Nouvelle-France, c’est celui de cloutier. Tout au long du Régime français, seuls six hommes pratiquent cette profession. Parmi ceux-ci, mentionnons Antoine Beaudry dit l’Épinette, l’un des engagés de la Grande Recrue de 1653.

Comme son nom l’indique, le cloutier est un fabricant de clous. Pour le commun d’entre nous, cette profession semble simple. Un clou est un clou! La réalité est tout autre. Le cloutier façonne une vaste panoplie de clous autrefois très utiles. Il faut s’y connaître. Chaque clou a une forme et une fonction différentes: clous à broquette (i.e. à tapisserie), clous à charrette, clous à ferrer les bêtes, clous à couvrir les maisons, clous à charpente, clous à soulier, clous à bordage (i.e. à poutre de bateaux), clous à targette (i.e. à verrou de fenêtres), etc. Le cloutier fabrique aussi d’autres pièces comme les crochets et les tirants de fer. Au terme de son apprentissage qui dure environ 5 ans, il doit connaître toutes ces techniques. *

Comme les autres artisans travaillant le fer, le cloutier utilise une forge pour chauffer à blanc le métal et pouvoir le manier à sa guise. Il fabrique la tige du clou en martelant un barreau de fer chaud sur une enclume et conçoit la tête dans un moule appelé cloutière. Il existe autant de types de cloutières qu’il y a de types de clous. Un cloutier expérimenté forge entre 50 et 100 clous à l’heure.

En Nouvelle-France, les métiers de forge font face à un problème majeur: le manque de matière première, surtout le fer. En fait, jusqu’à l’ouverture des forges du Saint-Maurice (près de Trois-Rivières, Québec) en 1738, les cloutiers et autres artisans se ravitaillent auprès des fournisseurs français. Ceux-ci se procurent le précieux métal chez leurs voisins lointains, les Suédois.

Devant la rareté du minerai et la forte compétition des autres artisans du fer, peu de gens pratiquent le métier de cloutier. Celui-ci est d’ailleurs mal rémunéré, d’où l’expression «Travailler pour des clous» qui signifie travailler pour presque rien. Dans ce contexte, le cloutier exerce d’autres travaux de forge pour survivre. Il devient tour à tour maréchal-ferrant, taillandier, armurier ou encore serrurier, selon la demande. Il en est de même pour ces derniers qui fabriquent quelquefois des clous, bien que ça ne soit pas leur spécialité.

En 1825, à Montréal, on compte 18 cloutiers, ce qui correspond à 0,2 % des métiers recensés. Ce pourcentage décroît à mesure que la ville s’industrialise. Désormais concurrencé par des usines capables de produire des milliers de clous par jour, le cloutier ferme définitivement boutique dès la seconde moitié du 19e siècle.

Saviez-vous qu’un autre artisan utilise la cloutière dans ses travaux? Pour en savoir plus, nous vous donnons rendez-vous le 2 décembre, avec le chaudronnier.

* La durée d’apprentissage chez un maître varie d’un métier à l’autre, selon le degré de difficulté. Par exemple, un taillandier reste apprenti trois ans et un armurier cinq ans. Pendant cette période de formation, l’apprenti ne reçoit aucun salaire. Par contre, il est logé, nourri et parfois blanchi.

Sources
  • POMERLEAU, Jeanne. Arts et métiers de nos ancêtres 1650-1950, Montréal, Guérin, 1994, 507 p.
  • TESSIER, Albert. Les forges Saint-Maurice, Montréal, Les Éditions du Boréal Express, 1974, 197 p.

Quatrième épisode
Chaudrons, casseroles et autres récipients

Chaudrons, casseroles et autres récipientsJusque dans les années ’40, des artisans ambulants sillonnent les routes de nos villes et de nos campagnes pour offrir leurs services. Ils sont livreurs, vendeurs, gens d’entretien ou réparateurs. Parmi ceux-ci, mentionnons le chaudronnier. La Grande Recrue de 1653 compte dans ses rangs le chaudronnier Gilles Lauson. Originaire de Caen en Basse-Normandie (France), celui-ci se marie en 1656 à Marie Archambault qui lui donne treize enfants. Établi à Montréal, il vit d’agriculture et de son métier. On sait notamment qu’il rembourse certaines dettes en travaux de chaudronnerie et qu’il enseigne son métier à quelques apprentis.

La tâche première du chaudronnier est de fabriquer et réparer les chaudrons et les casseroles. À l’époque, on doit importer ces objets de France ou les faire fabriquer sur place avec du cuivre, importé lui aussi. Ces articles sont par conséquent rares et coûteux. Plutôt que d’en acheter des neufs, on fait appel au chaudronnier qui les «rapièce» avec du métal chauffé - cuivre, fer blanc ou tôle - et battu sur une enclume. «Il commence par faire un rivet en découpant un triangle de cuivre qu’il enroule en cône et bat dans sa cloutière: une enclume comportant des trous de différentes grosseurs (...) Puis, il insère ce rivet dans le trou du récipient, la pointe en premier, et le bat sur une bigorne de ferblantier pour l’aplatir presque à égalité avec le fond du chaudron.»* Ce procédé rend le récipient de nouveau étanche, jusqu’au prochain passage du chaudronnier, l’année suivante.

Malgré son nom, le chaudronnier fait bien plus que fabriquer et réparer les chaudrons. C’est un homme à tout faire. Il est appelé à confectionner et réparer des objets de toutes sortes. Aux 17e et 18e siècles, il se spécialise dans la confection et la réparation des soufflets, des bassinoires et des braseros. ** Au 19e siècle, il installe et répare les tuyaux des poêles à bois et façonne les lanternes et les fanaux. Par la suite, il s’occupe de l’entretien des immenses cuves des sucreries, des fromageries et des beurreries.

Aujourd’hui, le métier de chaudronnier existe toujours, mais il a bien changé. Le chaudronnier contemporain travaille encore le métal, mais il utilise des alliages inconnus au 17e siècle: l’acier inoxydable, l’acier au carbone, l’aluminium... Son rôle est de tracer des formes sur des feuilles de métal et de les découper suivant le contour. Il assemble par soudure ces pièces découpées pour en faire divers articles industriels: cuves, chaudières, malaxeurs, silos, etc. De plus, il troque son enclume et ses outils traditionnels pour des instruments modernes: ordinateur pour faire le dessin technique des tracés, découpe au plasma pour scinder le métal et chalumeau oxyacétylénique pour l’assembler. Nous sommes loin de l’époque où le chaudronnier parcourait les chemins avec seulement son petit poêle et sa poignée d’outils.

Outre le chaudronnier, il existe plusieurs artisans itinérants. Pour en savoir plus, nous vous donnons rendez-vous le 16 décembre, avec le sabotier.

* POMERLEAU, Jeanne. Métiers ambulants d’autrefois, Montréal, Guérin, 1990, pp. 247-248

** Pour contrer le froid des rudes hivers, la bassinoire est un objet indispensable. La bassinoire est un récipient en cuivre, muni d’un couvercle perforé de petits trous et d’un long manche en bois ou en métal. Remplie de braises brûlantes, la bassinoire sert à réchauffer les draps froids du lit et à chasser l’humidité.

Quant au brasero, c’est un récipient métallique utilisé pour transporter les braises servant au chauffage.

Sources
  • EMPLOI VEDIORBIS. «Le chaudronnier», Zoom sur le métier de..., [En ligne], 2003.
  • LANGLOIS, Michel. Montréal 1653. La Grande Recrue, Québec, Les Éditions du Septentrion, 2003, 268 p.
  • POMERLEAU, Jeanne. Métiers ambulants d’autrefois, Montréal, Guérin, 1990, 467p.
  • SEYMOUR, John. Métiers oubliés. Métiers d’autrefois, Paris, France Loisirs, 1985, 187 p.

Cinquième épisode
Trouver chaussure à son pied

Trouver chaussure à son piedPendant longtemps, les chaussures demeurent des articles coûteux que l’on entretient avec soin pour les conserver le plus longuement possible. Cela est d’autant plus vrai chez les gens du peuple. Ceux-ci considèrent les chaussures pratiquement comme une richesse que l’on transmet parfois à la génération suivante, comme en témoignent certains inventaires après décès.

En Nouvelle-France, au 17e siècle, les souliers de cuir à la mode française sont l’apanage des riches bourgeois. Le paysan moyen se contente des souliers de boeuf, des mocassins - empruntés à la mode amérindienne - et des sabots. Ces derniers sont très répandus parce qu’ils sont imperméables, contrairement aux souliers de cuir, et parce qu’ils sont bon marché. On les porte seuls ou avec des souliers, pour les protéger quand les sols sont détrempés. Portés seuls, on les bourre avec de la paille pour plus de confort. Par temps froid, on les remplit de cendres chaudes pendant quelques minutes, avant de les porter pour travailler à l’extérieur.

Les sabots sont sculptés dans une seule pièce de bois par les sabotiers*. À l’origine, pour être près de leur matière première, ceux-ci s’installent dans des huttes en bordure des forêts. Ces huttes deviennent autant de petits chantiers où les sabotiers confectionnent les sabots. Pour cette raison, le métier de sabotier est longtemps associé à la foresterie, au même titre que le métier de bûcheron ou celui de scieur de long.

Saviez-vous que...
Le mot sabotage - qui signifie mal faire un travail ou détruire intentionnellement du matériel ou des installations - tire son origine du sabot. En effet, au 19e siècle, pour protester contre leurs mauvaises conditions de travail dans les usines, les ouvriers français utilisent leurs sabots pour bloquer les machines et briser leur mécanisme.

Par la suite, les sabotiers quittent la forêt. Certains ouvrent des ateliers de saboterie dans les villes et les villages, d’autres deviennent artisans-ambulants. Ces derniers offrent leurs services lors de leur passage annuel, dans les maisons qu’ils croisent sur leur chemin. Ils apportent avec eux des sabots de tailles variées, pour chausser femmes, hommes et enfants. Lorsqu’ils n’ont pas avec eux la bonne pointure, ils prennent la mesure et reviennent quelque temps après, avec les sabots tout faits.

Comment le sabotier fabrique-t-il les sabots? Il procède par étapes. D’abord, il coupe à la hache des tronçons de bois de longueurs diverses. Il y a autant de longueurs qu’il y a de pointures différentes de sabots. Il utilise un tronc d’arbre fraîchement coupé, car le bois vert se travaille plus facilement. Ensuite, il fend les tronçons en blocs et chacun de ceux-ci sert à la confection d’un sabot. Le sabotier sculpte alors le sabot, retenu par un étau, à l’aide de différents ciseaux. Il façonne la forme, puis évide la chaussure avec un instrument appelé cuillère. Parfois, il se permet quelques fantaisies et décore le sabot en y gravant de jolis motifs.

Vient ensuite l’étape du séchage. Le séchage à l’air libre est nécessaire pour durcir le bois et rendre les sabots durables. Le sabotier empile ces derniers de façon à ce que l’air circule bien entre eux. Plus un bois est riche en sève, plus il met du temps à sécher. Les sabots d’aulne, par exemple, doivent sécher neuf mois avant d’être portés. Outre l’aulne, le sabotier utilise diverses essences de bois dont le hêtre, le bouleau, l’érable, le peuplier noir, le pin sylvestre et le noyer.

Alors que les sabots sont populaires surtout en France, en Belgique et en Hollande, les habitants de la Grande-Bretagne portent plutôt les galoches. Ces dernières sont des chaussures de cuir dont la semelle, faite en bois, est confectionnée à la manière des sabots par le galochier. Au Québec, ce type de chaussures se popularise après la Conquête, mais on continue de porter les sabots jusqu’au 19e siècle et même davantage. Dans la région du lac Mégantic, on trouve encore des sabotiers au début du 20e siècle.

Pour connaître un autre marchand ambulant, nous vous donnons rendez-vous le 30 décembre, avec le boulanger.

* Parmi les hommes de la Grande Recrue de 1653, on compte un sabotier, Louis Guertin dit Le Sabotier (!), originaire de la région d’Anjou en France. On ignore s’il pratique véritablement son métier en Nouvelle-France.

Sources
  • LANGLOIS, Michel. Montréal 1653. La Grande Recrue, Québec, Les Éditions du Septentrion, 2003, 268 p.
    Le Petit Larousse illustré, Paris, Larousse, 2002, 1786 p.
  • POMERLEAU, Jeanne. Métiers ambulants d’autrefois, Montréal, Guérin, 1990, 467p.
  • SEYMOUR, John. Métiers oubliés. Métiers d’autrefois, Paris, France Loisirs, 1985, 187 p.

Sixième épisode
Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien

Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidienEn Europe, les premiers boulangers apparaissent dès l’Antiquité romaine, mais c’est surtout au Moyen Âge que ces gens de métier se multiplient. À cette époque, ceux-ci oeuvrent principalement dans les cours royales et les villes fortifiées. Jusqu’à la fin du 12e siècle, ils portent le nom de talmelier qui vient sans doute des verbes tamiser et taler; le dernier terme signifiant battre - dans ce cas-ci - la pâte. Vient ensuite le terme boulanger qui tire son nom des pains que l’on façonne alors en boules.

En France, le pain demeure la base de l’alimentation jusqu’au 19e siècle. Cela est d’autant plus vrai sous l’Ancien Régime, où 70 à 80% des calories quotidiennes proviennent de cet aliment. La Nouvelle-France n’échappe pas à la règle, quoique l’alimentation y soit plus diversifiée, du fait que les paysans consomment plus de viande.

Dans le Montréal du 17e siècle, qui est encore un village, il est d’usage que la maîtresse de maison fabrique le pain nécessaire à nourrir sa famille. Aussi, les premiers boulangers tardent-ils à venir. Il faut attendre 1651 pour que le premier boulanger, André Saint-Ange, s’établisse à Montréal, soit près d’une décennie après la fondation de la ville. Il est suivi de François Hudin et Jean Gervais (ou Gervaise), deux boulangers qui font la traversée avec la Grande Recrue de 1653.

Bien que le système des corporations de métiers* n’existe pas en Nouvelle-France, le métier de boulanger est très réglementé. Ne devient pas boulanger qui veut. Le juge local et une délégation de prud’hommes fixent certaines normes à respecter: le nombre de boulangers, le prix du pain, sa qualité et les heures de vente. Le boulanger doit aussi marquer chaque miche de ses initiales et indiquer son poids avant la vente. Il vend son pain sur la place du marché, principalement aux bourgeois de la ville, aux aubergistes et aux cabaretiers. Ces derniers ont l’obligation légale de se procurer le pain chez le boulanger. Quant aux paysans, ils s’approvisionnent rarement chez ce dernier, sauf en cas de mauvaises récoltes ou entre deux cuites.

Le métier de boulanger est dur et exigeant. À cette époque, le boulanger participe à toutes les étapes de la transformation du grain en farine, puis de la farine en pains et galettes. C’est lui qui fait moudre le grain au moulin seigneurial et tamise la mouture pour en extraire les impuretés et briser les grumeaux.** Il prépare ensuite la pâte en mélangeant de la farine, du sel, de l’eau, de la graisse et le précieux levain. Il obtient ce dernier en laissant fermenter quelques jours une part de pâte crue, mélangée à un peu d’eau tiède, de sucre et de farine.

L’étape suivante consiste à pétrir la pâte. C’est sans doute la tâche la plus ardue. Dans un pétrin, il mélange la pâte avec ses mains, parfois avec ses pieds. Comme il pétrit des quantités importantes de pâte, l’action est rapidement exténuante. «L’opération dure de 30 à 40 minutes et l’on s’entend pour dire que cela dépasse la force d’un homme de 40 à 50 ans.»*** Les miches de pain sont ensuite cuites au four à pain à une température souvent imprécise. Une fois cuit, le pain est massif car, jusqu’au 18e siècle, on hydrate peu la pâte, croyant que cela la rend plus nutritive.

À l’époque, le pain brun, considéré plus nourrissant que le pain blanc, est réservé aux paysans. Le pain blanc est l’apanage des bourgeois et des nobles qui sont moins actifs physiquement. Ajoutons que la farine de froment servant à fabriquer les pains blancs coûte cher, car sa transformation est plus longue. Un adage de l’époque est révélateur: «Mieux vaut un pain d’orge sans dette, qu’en prêt un pain de froment.»

Cette croyance autour du pain blanc est tenace. Lorsque le boulanger commence à parcourir les campagnes à la fin du 19e siècle, rares sont les cultivateurs qui achètent son pain. Celui-ci est considéré comme une «gâterie» peu nourrissante, puisqu’il goûte trop bon! De plus, il est mal vu pour une femme de ne pas cuire le pain de sa famille.

À compter du 20e siècle, le pain du boulanger gagne en popularité, si bien que dans les campagnes des années ‘30, il est devenu coutume d’acheter son pain chez cet artisan. Jusque dans les années ‘50, les marchands de pain ambulants sillonnent les routes de nos villes et campagnes. Ils disparaissent graduellement avec l’avènement des grandes boulangeries commerciales.

Depuis une dizaine d’années, au Québec, avec l’engouement des produits du terroir, on voit réapparaître un peu partout des boulangeries artisanales. On y cuit le pain selon les techniques anciennes et avec les ingrédients traditionnels. On redécouvre ainsi les pains à la farine d’épeautre, les pains de ménage, et plus encore. À ce titre, nous vous invitons à essayer la recette de pain de seigle des Soeurs de la Congrégation Notre-Dame, gardiennes séculaires de nos traditions culinaires.

Pain mollet au seigle

En Nouvelle-France, le seigle fait partie des céréales les plus consommées. Voici une recette de pain de seigle, à la manière d’autrefois.

Ingrédients
1 tasse de farine de seigle
1 oeuf
2 tasses de farine de blé
1 galette de levure dissoute
2 c. à soupe de sucre
1 pincée de sel
lait

Préparation
Faire la préparation la veille; employer juste assez de lait pour obtenir une pâte épaisse et laisser reposer toute la nuit. Le matin, ajouter 1 c. à thé de bicarbonate de soude dans un peu d’eau bouillante; pétrir la pâte et la faire lever à nouveau. Cuire dans une lèchefrite chaude.

Recette tirée de la Cuisine raisonnée. Nouvelle version abrégée, Montréal, Éditions Fides, 2003, 411 p.

Pour connaître un autre métier éveillant les papilles, nous vous donnons rendez-vous le 13 janvier, avec le boucher.

* Les corporations de métiers existent en France depuis le Moyen Âge et sont abolies en 1791. Ce sont des associations regroupant des gens qui pratiquent la même profession. Elles incluent les maîtres, les compagnons et les apprentis. La corporation des boulangers, instituée au Moyen Âge, devient l’une des plus puissantes en France. En Nouvelle-France, les différents métiers n’ont pas droit de s’organiser de la sorte.
** Avant 1880, période où l’on perfectionne les techniques de mouture, la farine doit invariablement être tamisée.
*** Citation tirée du site Internet: http://www.cannelle.com/CULTURE/histoireboul/histoirepre.shtml

Sources
  • BROCHU, René, et Jean-Pierre HÉRY. Le pain, les pâtisseries et les outils d’autrefois, LaPrairie, Éditions Marcel Broquet Publishing, 1988, 55 p.
  • CANNELLE.COM. Histoire de la boulangerie, [En ligne], 2003.
    [ http://www.cannelle.com/CULTURE/histoireboul/histoirepre.shtml ] (15 novembre 2003).
  • DECHÊNE, Louise. Habitants et marchands de Montréal au 17e siècle, essai, Montréal, Boréal Compact, 1988, 532 p.
  • LANGLOIS, Michel. Montréal 1653. La Grande Recrue, Québec, Les Éditions du Septentrion, 2003, 268 p.
  • Le Petit Larousse illustré, Paris, Larousse, 2002, 1786 p.
  • POMERLEAU, Jeanne. Métiers ambulants d’autrefois, Montréal, Guérin, 1990, 467p.

Septième épisode
Être boucher en Nouvelle-France

La Grande Recrue de 1653 traverse en Amérique à bord du Saint-Nicolas de Nantes. Parmi cette centaine d’hommes, se trouve Guillaume Gendron dit LaRolandière, l’un des premiers bouchers de Ville-Marie (aujourd’hui Montréal).

Au cours du Régime français, les bouchers ne sont jamais nombreux. À Québec, par exemple, en 1666, on compte neuf bouchers pour une population de 550 habitants. Cinquante ans plus tard, on en dénombre seulement quatre pour une population de 1574 habitants.* Plusieurs raisons expliquent cette situation. D’abord, jusqu’à la fin du 17e siècle, les animaux d’élevage sont rares en Nouvelle-France. Les boeufs, les moutons, les porcs et les poulets sont importés de la mère patrie; il faut donc attendre quelques années avant que leurs petits soient suffisamment nombreux pour faire boucherie. De plus, au début de la colonisation, la culture des plantes fourragères est insuffisante; la menace iroquoise empêche de s’attarder à la culture des champs. Enfin, les colons ont l’habitude de tuer eux-mêmes leur bétail. Les premiers bouchers ont donc peu de pain sur la planche.

Dès le début du 18e siècle, la situation s’améliore et la majorité des colons possède plusieurs porcs (base de l’alimentation), des moutons et des bêtes à cornes. Celles-ci sont nombreuses, car elles remplacent souvent le cheval comme animal de trait, celui-ci étant trop coûteux pour le paysan moyen.

Le boucher achète ses bêtes des cultivateurs ou place ses animaux sous la garde d’un d’entre eux. Moyennant rétribution, le cultivateur s’occupe du bétail jusqu’au jour de la boucherie. Dans certains cas, le boucher élève lui-même les animaux dont il a besoin.

Le boucher tue les bêtes en les saignant à blanc. Ensuite, il débarrasse la carcasse des poils ou des plumes. Pour le boeuf, il retire complètement la peau avec laquelle on fait du cuir. Pour le porc, il ébouillante ou brûle les poils et les gratte avec un couteau pour nettoyer la peau. Enfin, il attache l’animal sur un tréteau vertical, l’éventre, l’éviscère et le débite en quartiers. Il vend les pièces de viande, les boudins et les autres charcuteries sur la place du marché, seul endroit où il est autorisé à le faire. Dans le Montréal des 16e et 17e siècles, c’est sur la Place Royale qu’il installe ses étals.

Outre les points de vente, plusieurs aspects du métier sont régis par des ordonnances. Comme le métier de boucher touche la santé publique, c’est l’une des professions les plus réglementées en Nouvelle-France. On fixe le nombre de bouchers, les prix et on limite le temps entre l’abattage et la vente de la viande. On donne des amendes et on retire le droit d’exercer à tout boucher qui vend de la viande avariée ou provenant d’un animal mort par maladie ou une cause inconnue. Enfin, chaque animal abattu est préalablement inspecté par le procureur du Roi.

Au 19e siècle, les bouchers vendent leur viande aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Dans leur voiturette tirée par un cheval, ils sillonnent les rues et les routes à la recherche de clients. Dans les années ‘50, ces voitures parcourent encore les rues de Montréal. L’avènement des appareils frigorifiques et celui de l’élevage industriel, un peu plus tard, changent cette façon de faire. Le travail du boucher subit des transformations. Aujourd’hui, ce dernier participe peu à l’abattage, mais continue de débiter l’animal pour nous fournir les longes, les filets, les saucisses et plus encore.

Quittons maintenant les métiers de la bonne chère pour ceux de la construction. Nous vous donnons rendez-vous le 27 janvier, avec le charpentier.

* AUDET, Bernard. Se nourrir au quotidien en Nouvelle-France, p. 174

Sources
  • AUDET, Bernard. Se nourrir au quotidien en Nouvelle-France, Sainte-Foy, Les Éditions GID, 2001, 355 p.
  • LANGLOIS, Michel. Montréal 1653. La Grande Recrue, Québec, Les Éditions du Septentrion, 2003, 268 p.
  • POMERLEAU, Jeanne. Métiers ambulants d’autrefois, Montréal, Guérin, 1990, 467p.

Huitième épisode
Être bien charpenté

Parmi la Grande Recrue de 1653, huit engagés pratiquent le métier de charpentier. C’est une profession importante en Nouvelle-France, où 80% des maisons sont en bois. On trouve également des bâtiments de pierre ou de brique, mais le bois demeure la ressource la plus accessible. Le charpentier des 17e et 18e siècles construit des bâtiments (maisons, églises, couvents, etc.), mais aussi la structure des navires.

Celui qui a observé une charpente ancienne réalise toute la complexité du travail du charpentier. C’est un ouvrage de longue haleine que de transformer les immenses troncs d’arbre en armature solide. Il faut d’abord débiter ceux-ci en poutres, en chevrons et en diverses pièces constituant une charpente. L’opération de débitage se fait à la hache et prend plusieurs heures. Chaque pièce est fignolée au rabot et à l’herminette, une petite hache dont le tranchant arrondi rappelle le museau de l’hermine.

À l’aide de ciseaux et d’un maillet, le charpentier procède ensuite au mortaisage des pièces de bois, selon la technique d’assemblage «à tenons et mortaises». Le tenon est la pièce mâle qui s’insère dans la mortaise, la pièce femelle, et le tout est retenu par une cheville de bois. C’est à la fin du 19e siècle que les clous remplacent les chevilles dans l’assemblage des charpentes.

Lorsqu’il érige la charpente d’un toit, le charpentier commence par assembler au sol chacun des segments. Il numérote chaque pièce, puis désassemble le tout. Sept à huit hommes, armés de cordes bien solides, montent ensuite chacune des pièces sur le haut de la structure. Suivant les numéros, les hommes rassemblent l’ensemble des pièces de bois. Celles-ci s’emboîtent parfaitement les unes dans les autres formant un immense casse-tête qui, une fois terminé, s’apparente à l’oeuvre d’art.

Lorsqu’il construit une maison en bois, le charpentier dresse la charpente du toit et l’ensemble des murs. En Nouvelle-France, il existe deux types de charpente soutenant la toiture. Très répandue au 17e siècle, la charpente à contrevent faîtier est caractérisée par la présence de croix de Saint-André *. C’est ce type de charpente qui soutient la Maison Saint-Gabriel. Le second type, la charpente à contrevent latéral, est moins complexe. C’est un style popularisé surtout à partir de la seconde moitié du 18e siècle. Quant aux charpentes des murs, elles sont verticales ou horizontales. Dans le premier cas, les pièces de bois sont plantées, à la manière de pieux, dans le sol ou dans un châssis de bois. Dans cette catégorie, on trouve également les maisons à colombage. Dans le cas des charpentes horizontales, les pièces de bois sont déposées les unes sur les autres, en pièce sur pièce. C’est le cas notamment des maisons en bois rond.

Enfin, le pin est le type de bois le plus usité dans la fabrication de ces structures. On peut s’en étonner, mais comme le pin est un bois mou et que les outils de l’époque sont très rudimentaires, c’est l’essence parfaite pour les travaux de charpenterie. De plus, le pin est reconnu pour sa légèreté, sa solidité, son imperméabilité et sa grande résistance aux intempéries et à la moisissure. Quant aux bois durs, comme l’érable et les autres bois francs, ils sont réservés au chauffage.

Une fois la charpente achevée, on peut la recouvrir de pierre. Pour découvrir le complice du charpentier, nous vous donnons rendez-vous le 10 février, avec le maçon.

* La croix de Saint-André est une composante structurelle des charpentes anciennes. Elle soutient la panne faîtière, c’est-à-dire l’arrête principale du toit. En forme de X, elle rappelle le martyre de saint André, qui fut crucifié à Patras (Grèce).

Sources
  • LANGLOIS, Michel. Montréal 1653. La Grande Recrue, Québec, Les Éditions du Septentrion, 2003, 268 p.
  • LANDRY, Yves, dir. Pour le Christ et le Roy. La vie au temps des premiers Montréalais, Montréal, Libre Expression, 1992, 320 p.
  • LESSARD, Michel, et Gilles Vilandré. La maison traditionnelle au Québec, Ottawa, Les Éditions de l’Homme ltée, 1974, 493 p.
  • LESSARD, Michel, et Huguette MARQUIS. L’encyclopédie de la maison québécoise. Trois siècles d’habitations, Ottawa, Les Éditions de l’Homme ltée, 1972, 727 p.

Neuvième épisode
De pierre et de brique...

La plupart des bâtiments construits sous le Régime français et parvenus jusqu’à nous sont en pierre. Il ne faut pas en conclure que la majorité des maisons de l’époque de la Nouvelle-France sont bâties avec ce matériau. Au contraire, moins de 20% des habitations sont en pierre. Les nombreux incendies et la moins grande résistance du bois aux intempéries expliquent qu’il ne subsiste aujourd’hui que très peu de maisons construites avec cette matière première.

Les premières maisons des colons en Nouvelle-France sont très rudimentaires. Ce sont des carrés de bois d’une dimension moyenne de 70 pieds carrés. Construites à même le sol, elles n’ont pas de fondations. Les planchers sont en terre battue et les cheminées en torchis (un mélange de terre glaise et de paille). Cette situation prévaut jusqu’à la fin du 17e siècle. Jusque-là, la demande en travaux de maçonnerie est minime.

À compter du 18e siècle, la situation change. À mesure que les conditions matérielles des colons s’améliorent et qu’une classe bourgeoise s’établit, les maisons de pierre se multiplient rapidement. Le maçon est sollicité pour ériger les fondations, les murs, les cheminées et les foyers des habitations.

Aux 17e et 18e siècles, le maçon utilise principalement la pierre des champs comme matière première. Il utilise également le roc des carrières locales: grès, calcaire et granit. À Montréal, on trouve des carrières à Lachine, près du mont Royal et sur l’Île à la Pierre - une île, aujourd’hui disparue, qui se localiserait à l’ouest de l’île Sainte-Hélène. Ces carrières fournissent aussi la pierre à chaux, utilisée dans la fabrication du mortier. La brique est rarement utilisée, sauf dans les régions pauvres en minéraux, comme Trois-Rivières, par exemple. Enfin, il faut attendre le 19e siècle pour que la pierre de taille devienne populaire.

Lorsqu’il a amassé assez de pierre - une opération pouvant prendre plusieurs mois - le maçon commence son travail. Il érige les murs ou toute autre structure en superposant les pierres de façon à ce qu’elles soient bien «alitées» en rangées. Lorsqu’il veut solidifier la maçonnerie près d’une ouverture, il distribue les pierres en parpaing, c’est-à-dire de façon à ce que la pierre traverse le mur en entier, du parement extérieur au parement intérieur.

Le mur complété, le maçon remplit les interstices de petits cailloux. À ce stade, le mur est solide et peut tenir sans l’aide de liant*. Le maçon utilise tout de même du mortier, davantage pour boucher les trous que pour solidifier la structure. Traditionnellement, le mortier est fabriqué à base de sable, de pierre à chaux et d’eau. On mélange l’eau à environ un volume de chaux et trois volumes de sable. Moins solide que le ciment moderne, ce mortier résiste cependant mieux aux écarts de température, qualité non négligeable considérant le climat de la Nouvelle-France.

L’étape ultime est le blanchiment du carré de pierre au lait de chaux. Ce dernier, obtenu en mélangeant de l’eau à de la chaux éteinte, scelle le mortier et le protège des intempéries. La plupart des maisons en Nouvelle-France sont chaulées, celles en bois y compris. Cette opération de blanchissage est répétée tous les quatre à cinq ans.

La Grande Recrue de 1653 compte quatre maçons parmi les engagés: Michel Bouvier, Urbain Brossard, Urbain Jetté et Martin dit Lamontagne. Au fait, que signifie être engagé au 17e siècle? Pour en savoir davantage sur ce statut en Nouvelle-France, nous vous donnons rendez-vous le 24 février, avec les engagés.

* Matériau servant à agglomérer des matières inertes (pierre, sable, gravier).

Sources
  • LANGLOIS, Michel. Montréal 1653. La Grande Recrue, Québec, Les Éditions du Septentrion, 2003, 268 p.
  • LANDRY, Yves, dir. Pour le Christ et le Roy. La vie au temps des premiers Montréalais, Montréal, Libre Expression, 1992, 320 p.
  • LESSARD, Michel, et Gilles Vilandré. La maison traditionnelle au Québec, Ottawa, Les Éditions de l’Homme ltée, 1974, 493 p.
  • LESSARD, Michel, et Huguette MARQUIS. L’encyclopédie de la maison québécoise. Trois siècles d’habitations, Ottawa, Les Éditions de l’Homme ltée, 1972, 727 p.
  • SEYMOUR, John. Métiers oubliés. Métiers d’autrefois, Paris, France Loisirs, 1985, 187 p.

Dixième épisode
Profession: engagé

En France, le 17e siècle est une période traversée par plusieurs crises: famines, surenchère, révoltes populaires... Mentionnons également les troubles de la Fronde pendant lesquels les villages sont saccagés. C’est dans ce contexte tumultueux que se fait le recrutement de la Grande Recrue de 1653. Les hommes, aspirant à un avenir meilleur, sont enclins à s’engager pour la Nouvelle-France. Au total 149 hommes s’engagent pour Ville-Marie (aujourd’hui Montréal); cent deux honorent leur contrat et quittent la France à bord du Saint-Nicolas-de-Nantes.

Sur les listes des recrutés, plusieurs hommes déclarent pratiquer un métier mais la majorité n’a pas d’expérience particulière. Ils seront défricheurs. À partir de la signature de leur contrat, leur métier officiel est celui d’engagé.

À l’époque, le terme «engagé» n’a pas la même signification qu’aujourd’hui. Sous le Régime français, un engagé est un individu lié par contrat à une personne physique ou morale pour une période de trois à cinq ans. Durant cette période, l’engagé ne peut se «donner» à un autre maître et doit obéir à des règles. Par exemple, il ne peut faire la traite des fourrures, ni se marier (sauf permission spéciale) et ne peut fréquenter les cabarets. Son statut n’est pas celui d’habitant libre. «Un engagé est un homme tenu d’aller partout et faire ce que son maître lui demande, comme un esclave, durant le temps de son engagement» dit un contemporain de l’époque.* Au terme de son contrat, il peut prendre le statut d’habitant, s’établir au pays et se marier. Seulement le tiers des engagés prennent cette décision; le reste retourne en France.

Le travail de l’engagé est celui «d’homme à tout faire». Ses tâches varient en fonction de son employeur et de son métier, s’il en a un. Par exemple, si l’engagé travaille sur une ferme, il va aux champs, mais réalise également des travaux de menuiserie, si tel est son métier d’origine. En bref, selon les contrats de la Grande Recrue de 1653, les engagés «ont promis et se sont obligés à servir en la dite isle de Montréal tant de leur mestier que aultres choses qui leur seront commandées.»**

À Montréal, ce sont principalement les communautés religieuses qui engagent (la Congrégation de Notre-Dame, l’Hôtel-Dieu, les Seigneurs de l’île), ainsi que quelques familles bien nanties, dont les LeBer-LeMoyne. Mentionnons que l’engagé peut être vendu ou loué par le maître à un habitant requérant ses services.

En échange de son labeur, l’engagé est logé, nourri et il reçoit des gages annuels. Ceux-ci varient en fonction de ses compétences. Un ouvrier sans expérience reçoit en moyenne 60 livres par année, tandis qu’un homme de métier reçoit des gages plus élevés. Un scieur de long reçoit 80 livres, un charpentier gagne 100 livres, un chirurgien 150, voire 200 livres annuellement. Ces conditions salariales semblent avantageuses, mais la réalité est autre. Les gages de la première année et même davantage servent à rembourser les avances initiales, comme les frais de nourriture et de logement avant l’embarquement. C’est le cas de la Grande Recrue de 1653, où le départ de France est retardé de presque deux mois.

Quant à savoir si tous ces hommes pratiquent véritablement leur métier en Nouvelle-France, il est impossible de l’affirmer. On sait que seul le cinquième de la Grande Recrue de 1653 vit uniquement de son métier. On sait également que quelques recrutés affirment pratiquer un métier pour passer plus facilement en Nouvelle-France et recevoir de meilleurs gages. Quoiqu’il en soit, peut importe leur occupation, une chose est sûre, ces engagés ne chôment jamais très longtemps.

Voilà pour la dernière chronique portant sur les métiers de la Grande Recrue de 1653. Nous vous donnons rendez-vous le 9 mars 2004, avec un nouveau thème.

* DECHÊNE, Louise. Habitants et marchands de Montréal au 17e siècle, essai, Montréal, Boréal Compact, 1988, p. 63
** LANGLOIS, Michel. Montréal 1653. La Grande Recrue, Québec, Les Éditions du Septentrion, 2003, p. 33

Sources
  • DECHÊNE, Louise. Habitants et marchands de Montréal au 17e siècle, essai, Montréal, Boréal Compact, 1988, 532 p.
  • LANGLOIS, Michel. Montréal 1653. La Grande Recrue, Québec, Les Éditions du Septentrion, 2003, 268 p.

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Carte de l'Île de Montréal et de ses environs, No. 11 (Détail), 1764


Collection Centre Canadien d'Architecture / Canadian Centre for Architecture, Montréal

Gravure de couleur sur papier vergé
31,0 x 44.5 cm
DR1982:0235
Graveur inconnu
France; 18e siècle
Jacques Nicolas Bellin, Cartographe
France; Paris 1703 - Versailles 1772

Serrurier

Le serrurier du 17e siècle fabrique des serrures en fer forgé. Cependant, il effectue des travaux de forge plus généraux comme ferrer les chevaux, réparer les outils, etc. Trois serruriers - Jean Cadieux, François Piron dit Lavallée et Jean Valiquet dit Laverdure - font partie de la Grande Recrue de 1653.

Armurier

Au Moyen-Âge, l’armurier fabrique les vêtements portés sous les armures métalliques pour protéger le corps. Ensuite, il se spécialise dans la fabrication et la réparation d’armures, d’armes blanches et d’armes à feu. En Nouvelle-France, il se contente de réparer les armes. En effet, pour garder le monopole et protéger son commerce, la France interdit la conception d’armes dans ses colonies. La Grande Recrue de 1653 compte un armurier, Jean Tavernier dit Laforêt.

Taillandier

En principe, le rôle du taillandier est de fabriquer des outils à taillant, c’est-à-dire des outils tranchants (faucilles, forces, ciseaux, rabots, etc.). En pratique, il façonne aussi un large éventail d’outils servant au travail du bois, de la pierre et du fer, de même que ceux utilisés en agriculture. Parmi les hommes de la Grande Recrue de 1653, Pierre Moulières pratique ce métier.

Maréchal-ferrant

Un maréchal-ferrant est un artisan qui ferre les chevaux. C’est lui qui transforme les tiges de métal en fer à cheval avec son enclume et son ferretier, une sorte de marteau.

Pierre Piron (1632 -?)

Originaire de Saint-Sylvestre (département de Sarthe en France), Pierre Piron s’engage pour cinq ans à titre de défricheur et de chirurgien. Cependant, c’est surtout comme défricheur qu’il gagne sa vie à Ville-Marie. En effet, on trouve aux archives diverses ententes où il défriche des lopins de terre, en échange de concessions de terrain.

Fait révélateur, il fait partie des Montréalais qui signent contrat avec le chirurgien Étienne Bouchard, le 30 mars 1655. Ce contrat stipule qu’annuellement, moyennant le paiement de cent sols par personne, Bouchard s’engage à «panser et médicamenter pour toutes sortes de maladies tant naturelles qu’accidentelles (...) jusqu’à une entiere guerison autant que faire se pourra.» Comme quoi l’adage «Le cordonnier est toujours le plus mal chaussé» est approprié dans le cas de Pierre Piron!

Pierre Piron se marie avec Jeanne Lorion en 1663, cinq ans après la fin de son contrat. Aucun enfant n’est issu de cette union.

Source:
LANGLOIS, Michel. Montréal 1653. La Grande Recrue. Québec: Les Éditions du Septentrion, 2003, 268 p.

Louis Chartier (c. 1633 - 1660)

Nous savons peu de choses de ce chirurgien puisque son contrat d’engagement a disparu. Toutefois, nous savons qu’il s’installe à Montréal où il se noie, le 20 juillet 1660.

Source:
LANGLOIS, Michel. Montréal 1653. La Grande Recrue. Québec: Les Éditions du Septentrion, 2003, 268 p.

Étienne Bouchard (c. 1622 - 1676)

Maître chirurgien de la paroisse Saint-Paul de Paris en France, Étienne Bouchard s’engage pour le Nouveau-Monde avec la Grande Recrue de 1653. Établi à Montréal, il est le seul des trois chirurgiens recrutés dont nous sommes certains qu’il exerce son métier en Nouvelle-France.

En 1657, il se marie à Marguerite Boessel. De cette union, naissent sept enfants. Au printemps de 1673, il s’établit à Québec. Deux ans plus tard, il revient à Montréal où il décède en juillet 1676.

Source:
LANGLOIS, Michel. Montréal 1653. La Grande Recrue. Québec: Les Éditions du Septentrion, 2003, 268 p.