Chroniques

La Grande Recrue

L’année 2003 commémore le 350e anniversaire de l’arrivée de la Grande Recrue à Montréal, cette centaine d’hommes venus pour sauver la colonie naissante. Sur le même bateau se trouvaient quelques femmes dont Marguerite Bourgeoys, venue pour ouvrir une école à Ville-Marie, à la demande du Sieur de Maisonneuve, fondateur de Montréal. Après deux années d’absence, le 16 novembre 1653, Monsieur de Maisonneuve revient de France avec plus de cents colons. Il ramène également avec lui une institutrice, Marguerite Bourgeoys, et quelques autres femmes. Tout Ville-Marie est en fête!

Mais qui sont ces hommes de la Grande Recrue de 1653? Quelle était leur province française d’origine? Quel métier ces hommes exerçaient-ils? Comment la traversée s’est-elle déroulée?

Vous êtes invités à suivre, pas à pas, les aventures de ces hommes et de ces femmes, au coeur de cette chronique historique, nouveauté du site de la Maison Saint-Gabriel.

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Premier épisode
La situation à Ville-Marie dans les années 1650

Au début des années 1650, Ville-Marie (Montréal) est en danger. Les attaques iroquoises sont incessantes et il ne reste plus que quelques dizaines d’hommes en mesure de défendre la colonie. Parmi les premiers arrivants, certains se découragent et repartent vers la France, leur mère patrie. L’année 1651 est particulièrement difficile. On n’ose plus se déplacer sans arme, il n’y a pas un mois sans victimes. Jeanne Mance doit abandonner l’Hôtel-Dieu et se réfugier, comme beaucoup d’autres, dans le fort de Ville-Marie.

Le gouverneur et fondateur de Montréal, Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, décide alors d’aller quérir du secours en France. Sa décision est arrêtée: il doit ramener au moins cent recrues. À défaut de cela, explique-t-il à Jeanne Mance, il ne reviendra pas.

Jeanne Mance est l’instigatrice réelle de ce voyage en France du fondateur de Montréal. C’est elle qui, non seulement suggère à M. de Maisonneuve d’aller lever une recrue nouvelle, mais offre à ce dernier des fonds, originellement destinés à l’Hôtel-Dieu, afin qu’il puisse mener à bien son entreprise et, peut-être, sauver la colonie.

Le fondateur laisse donc Ville-Marie à l’automne 1651. Son absence devait durer deux longues années puisqu’il ne revint qu’à l’automne de 1653. Maisonneuve charge Charles-Joseph d’Ailleboust des Muceaux de le remplacer en son absence, et part pour Québec. Il y rencontre Jean de Lauzon, alors gouverneur de la Nouvelle-France, et lui demande du renfort pour Ville-Marie. Celui-ci n’acquiescera à la demande qu’au printemps suivant. Malgré les réticences de Lauzon, qui souhaiterait qu’une nouvelle recrue s’installe plutôt à Québec, Maisonneuve parvient à s’embarquer pour la France le 5 novembre 1651.

Comment se déroule son recrutement en terre française?

Une histoire à suivre...


Deuxième épisode
Maisonneuve recrute en France...

Maisonneuve, profitant de son séjour en France pour régler quelques affaires familiales, doit rencontrer des gens importants pour l’avenir de Ville-Marie, entre autres Madame de Bullion et les membres de la Société de Notre-Dame-de-Montréal. Dame fort riche, Angélique Faure, veuve de Claude de Bullion, surintendant des Finances de France, est la bienfaitrice anonyme de l’Hôtel-Dieu. Seule Jeanne Mance connaît son identité. Maisonneuve doit donc l’entretenir sans laisser entendre qu’il connaît son secret. Il y parvient et reçoit finalement de cette femme la somme de 20 000 livres, qui s’ajoutent aux fonds déjà offerts par Jeanne Mance (22 000 livres).

Quant aux membres de la Société de Notre-Dame-de-Montréal - créée en 1639 dans le but de fonder Ville-Marie - ils vivent une période difficile, en ces temps tumultueux de la Fronde (troubles sociaux qui éclatent pendant la minorité de Louis XIV). Néanmoins, ils organisent de nombreuses réunions et arrivent à convaincre différents donateurs de l’urgence de venir en aide à la colonie de la Nouvelle-France. Ainsi pourront être amassés, à force d’entrevues et de sacrifices, les fonds nécessaires à la levée de la recrue: une somme totale de 75 000 livres.

Maisonneuve et monsieur de la Dauversière, l’un des membres fondateurs de la Société, parcourent les provinces françaises afin de recruter une centaine d’hommes, engagés pour trois à cinq ans. Ils recherchent des hommes jeunes et robustes puisqu’il s’agit de défendre et d’établir solidement la colonie. Ceux-ci doivent également connaître le métier des armes et exercer une profession qui pourra être utile à Ville-Marie. Le recrutement se fait principalement dans les régions de l’Anjou et du Maine, surtout aux environs de La Flèche, ville natale de La Dauversière.

Au cours de l’année 1652, Maisonneuve se rend à Troyes pour y visiter ses deux soeurs: Louise de Chomedey, dite Louise de Sainte-Marie, religieuse à la Congrégation de Notre-Dame, et Jacqueline de Maisonneuve, veuve de François Bouvot de Chevilly (assassiné un an plus tôt en raison d’une sombre querelle d’héritage). C’est dans cette ville que le gouverneur de Montréal rencontre une femme qui fera énormément pour la colonie: Marguerite Bourgeoys.

Comment s’est déroulée cette rencontre?

Une histoire à suivre...


Troisième épisode
Maisonneuve rencontre Marguerite Bourgeoys à Troyes

En 1652, Maisonneuve, au coeur de ses activités de recrutement, se rend à Troyes pour y rencontrer ses deux soeurs. L’aînée, Louise de Sainte-Marie, religieuse à la Congrégation de Notre-Dame, reçoit son frère au parloir du cloître. Il lui raconte les malheurs de Ville-Marie et lui fait part de son besoin d’une institutrice pour éduquer les enfants de la colonie. Bien que plusieurs religieuses de la communauté aient exprimé leur désir de partir «en Canada», il n’y a pas lieu d’y emmener des femmes cloîtrées en cette période de crise. Il n’y a de place que pour une seule passagère éducatrice sur le bateau de la nouvelle recrue.

Le nom de Marguerite Bourgeoys est rapidement évoqué. Cette dernière, bien connue de Louise de Sainte-Marie, est active et douée pour l’enseignement. Elle est, par ailleurs, très estimée de sa logeuse, Madame de Chevilly, la soeur cadette de Maisonneuve. Une rencontre est alors organisée entre le fondateur de Montréal et cette femme que l’on dit exceptionnelle.

L’abbé Charles de Glandelet*, reconnu comme étant le premier biographe de Marguerite Bourgeoys, raconte que lorsque Marguerite aperçoit Maisonneuve, elle est renversée: elle a récemment vu cet homme dans l’un de ses rêves! Il lui demande si elle consent à le suivre à Ville-Marie pour y tenir école. Elle répond que si ses supérieurs ecclésiastiques lui donnent leur assentiment, elle partira. Elle consulte un religieux, puis deux, puis trois... tous l’encouragent dans son projet.

Elle quitte donc Troyes pour Paris, où elle séjourne dans un premier temps, puis fait la route de Paris jusqu’à Nantes, par le coche d’eau, sur la Loire. On trouve, dans les écrits autobiographiques de Marguerite Bourgeoys, de nombreux détails sur les désagréments de cette pérégrination: au XVIIe siècle, il est périlleux pour une femme de voyager seule. À Nantes, où elle doit attendre Maisonneuve et veiller aux derniers préparatifs de la traversée, elle ressent la confirmation intérieure du bien-fondé de son projet. En effet, elle relate plus tard que, peu avant son départ pour la Nouvelle-France, la Vierge lui apparut et lui dit «Va, je ne te délaisserai point» (Les Écrits de Mère Bourgeoys, p. 238).

* Charles de Glandelet est né à Vannes, en France, en 1645. Il est décédé à Trois-Rivières en 1725.

Mais que deviennent les «Montréalistes» pendant ce temps?

C’est à suivre...


Quatrième épisode
Pendant ce temps, à Montréal...

En l’absence de Maisonneuve, Charles-Joseph d’Ailleboust des Muceaux veille à la défense de Montréal et s’efforce de maintenir, autant que faire se peut, une vie «normale». Quelques mariages et baptêmes ont même lieu, qui sont l’occasion de réjouissances. Il faut cependant rester prudent. Les attaques iroquoises sont récurrentes. Le sergent-major Lambert Closse, dont les faits d’armes sont abondamment relatés dans les correspondances du XVIIe siècle, suivi de sa célèbre chienne Pilote, secourt maintes fois les habitants de l’île.

Certaines de ces attaques sont restées dans les mémoires, narrées avec force détails. Notons celle dont fut victime Martine Messier, épouse d’Antoine Primot*. Celle-ci, en effet, assaillie par trois Iroquois, le 29 juillet 1652, s’agite tant et si bien qu’elle les fait fuir. Un sauveteur arrivé en hâte est si heureux de la voir en vie qu’il l’embrasse, pour aussitôt recevoir une gifle de la dame, qui s’écrie «Parmanda!», dans le patois de sa région d’origine (la Normandie). Par la suite, Martine ne fut plus désignée que par le surnom de Parmanda!

Cette même année 1652, à la belle saison, Jeanne Mance, escortée de Lambert Closse, se rend à Trois-Rivières, puis à Québec, pour attendre Maisonneuve. C’est à cette occasion qu’elle apprend, par le courrier d’un navire, qu’il ne reviendra que l’année suivante, avec plus de cent colons. Elle retourne donc à Montréal pour y annoncer la nouvelle.

Un an plus tard, au mois de juin ou au début de juillet, profitant d’une accalmie, Jeanne Mance retourne à Québec pour accueillir Maisonneuve dès son débarquement. Le besoin de renfort demeure pressant: les offensives iroquoises redoublent au cours de l’été 1653. Le 8 août, enfin, un bateau sous la gouverne du capitaine Poulet jette l’ancre devant Québec et annonce l’arrivée imminente de la recrue du sieur de Maisonneuve. Puis les jours passent. L’inquiétude monte: aucun vaisseau à l’horizon, aucune trace du gouverneur et de ses recrutés...

* Les époux Primot, mariés en France, arrivent à Ville-Marie en 1650.

Pourquoi est-ce si long? Comment s’est passé le départ de France? Et la traversée?

C’est à suivre...


Cinquième épisode
La Grande Recrue quitte la France: un départ difficile...

Alors que Maisonneuve parcourt la France pour compléter les différentes démarches qui entourent le départ de la Grande Recrue, Marguerite Bourgeoys se rend à Nantes. En effet, le gouverneur de Ville-Marie lui confie le mandat de veiller à l’embarquement des marchandises. Le Saint-Nicolas-de-Nantes, le bateau menant les recrutés vers la Nouvelle-France, est amarré au port. Le capitaine ayant la responsabilité de la traversée est Pierre le Besson.

Le Saint-Nicolas quitte le port de Saint-Nazaire (ville située à une soixantaine de kilomètres de Nantes) le 20 juin 1653 avec, à son bord, 122 passagers - masculins pour la plupart - et plusieurs membres d’équipage. Or, après quelques jours de navigation, on s’aperçoit que le bateau est pourri et qu’il prend l’eau de toutes parts. Tous les hommes sont mis à contribution pour étancher au mieux le vaisseau afin de poursuivre le voyage, mais il faut rapidement se rendre à l’évidence: il n’est plus possible d’avancer, les provisions commencent à être endommagées. On se résout à revenir vers la France au terme de 350 lieues en mer (environ 1600 km).

De nombreux voyageurs étant sous le choc de cet éprouvant départ, Maisonneuve choisit de ne point les ramener sur le continent. Marguerite Bourgeoys explique les événements: «Monsieur de Maisonneuve fut, avec tous ses soldats, en une île d’où l’on ne pouvait s’échapper, car autrement il n’en serait pas demeuré un seul. Il y en eut même qui se jetèrent à la nage pour se sauver, car ils étaient comme des furieux et croyaient qu’on les menait en perdition» (Les Écrits de Mère Bourgeoys, p. 46). Malgré tout, on parvient à rasséréner les troupes.

Il faut quelques semaines pour trouver un autre bateau et l’affréter. Le nom de ce dernier nous est cependant inconnu. Le second départ de la Grande Recrue a finalement lieu le 20 juillet 1653, jour de la Sainte-Marguerite, patronne de Marguerite Bourgeoys: n’est-ce pas une étonnante coïncidence historique! À l’issue d’une messe, entendue par les passagers, le vaisseau lève l’ancre et reprend le large.

Mais comment se déroule la traversée en pleine mer? Quelles sont les conditions d’un tel voyage au XVIIe siècle? Quelques épisodes seront donc consacrés à ces longues navigations de jadis.

C’est à suivre...


Sixième épisode
La Grande Recrue traverse l’océan (I)
Depuis le 20 juillet 1653, le vaisseau qui transporte la Grande Recrue vers la Nouvelle-France vogue au gré des vents. Il est difficile d’évaluer la durée de la traversée qui attend les passagers. La plus courte, à notre connaissance, est de dix-neuf jours (en 1610), la plus longue dure six mois (en 1752)! Précisons néanmoins que les voyages de l’Europe vers les Amériques sont toujours plus lents en raison du facteur éolien: les vents d’Est soufflent en moyenne100 jours par an contre 260 jours pour ceux venant de l’Ouest.

Nos voyageurs, dont le moral est sûrement assombri par le faux départ et les inconvénients qu’il a entraînés, ne sont pas au bout de leurs peines. De multiples périls guettent ceux et celles qui s’embarquent pour le Nouveau-Monde aux XVIIe et XVIIIe siècles. Parmi ceux-ci figurent les éléments naturels: les tempêtes, l’absence de vents, la température (notamment le froid excessif), les orages, l’irruption soudaine de icebergs, etc. La rencontre de corsaires est aussi à mettre au compte des appréhensions.

De nombreux récits font part de terribles moments vécus au cours de tempêtes. Voici, par exemple, le témoignage de Soeur Cécile de Sainte-Croix, une Ursuline ayant traversé l’océan en 1639: «Nous eûmes une furieuse tempête qui dura quinze jours avec fort peu d’intervalle (...). Le vaisseau était tellement agité (...) qu’il était impossible de se tenir debout, ni faire le moindre pas sans être appuyée, ni même être assise sans se tenir à quelque chose (...). On était contraint de prendre le repas à plate terre et tenir un plat à trois ou quatre et on avait bien de la peine à l’empêcher de verser.».

Les épidémies sont cependant plus à craindre. Elles sont fréquentes en raison des piètres conditions sanitaires et de la vermine (rats, puces...), qui sont le lot de ces traversées. Peste, fièvre pourpre (typhus), dysenterie, scorbut, rougeole, furonculose (furoncles récidivants)... surviennent dans nombre de voyages et sont la cause de centaines de mortalités, au fil des décennies. Il faut ajouter à tout ceci les malaises dus au mal de mer, auxquels bien peu de passagers échappent. Non dangereuses, ces indispositions s’avèrent toutefois extrêmement embarrassantes et ont un fort lien avec l’insalubrité. Lisons à nouveau Soeur Cécile de Sainte-Croix, à propos de ses vomissements éprouvants: «Je ne crois pas exagérer de vous dire que j’en ai bien lesté un seau, si bien que je n’avais de plus grand ennemi que le lit.».

Au programme du prochain épisode: les conditions d’installation à bord des voyageurs et des membres d’équipage et le déroulement de 24 h en mer...

C’est à suivre...


Septième épisode
La Grande Recrue traverse l’océan (II)

Les bateaux traversant l’Atlantique, aux XVIIe et XVIIIe siècles, sont bien souvent de taille modeste, longs de 25 à 45 mètres et larges de 8 mètres en moyenne. Ils peuvent accueillir de 20 à 300 personnes, selon leur tonnage (poids transportable calculé en livres - un tonneau équivaut à 2000 livres). Ce sont là des généralités. Nous n’avons aucune donnée précise sur les dimensions du vaisseau qui transporte la Grande Recrue de 1653. À tout le moins, nous savons qu’environ 150 personnes y montent (122 passagers en plus des membres d’équipage).

En premier lieu, avant que quiconque ne prenne place à bord, on procède à l’embarquement des marchandises. Ces opérations ont lieu dans les jours précédant le départ et elles répondent à des règles précises. Les vivres, les munitions, les produits commerciaux et les effets personnels vont à la cale (partie comprise entre la quille et le dernier pont inférieur). Les articles les plus lourds sont placés au milieu, les plus légers aux extrémités. Des animaux, utiles pour la consommation en cours de route ou pour les colonies, prennent aussi généralement place à fond de cale.

Quant aux voyageurs, les commodités dépendent de leur rang. Les officiers et les personnages de marque profitent de plus d’espace et d’un lit à peu près confortable. Pour les autres, il en est autrement. Les membres d’équipage dorment où ils peuvent, deux matelots partageant souvent un seul hamac (surnommé branle, parce qu’il suit les mouvements du navire). Quant aux passagers, habituellement, ils s’entassent dans un entrepont que l’on nomme la sainte-barbe, à l’arrière du voilier. Ils dorment dans de sommaires couchettes de bois (les cadres) et les nuits ne sont certainement pas des plus agréables: il faut dormir habillé, par décence, composer avec la promiscuité, les odeurs environnantes et le roulis, plus ou moins important selon les conditions de navigation.

La journée commence à l’aube, ordinairement par une prière. Les matelots procèdent ensuite au nettoyage quotidien du vaisseau. Le reste du temps, ils ont différentes fonctions, selon les quarts (période de travail de 4 h). En cas d’offense de leur part, ou de refus d’obéir, des punitions* sont prévues, les incitant fortement à la discipline. Les autres individus qui se trouvent à bord occupent les heures comme bon leur semble. Chacun profite de trois repas par jour, si tout se passe bien...

* Une amende à la première offense, huit jours au pain et à l’eau à la seconde et la cale à la troisième offense. La cale consistait à attacher le prisonnier par les poignets et à le précipiter brusquement à la mer.

Mais quels sont les aliments et les breuvages consommés en mer, il y a trois cents ans?

C’est à suivre...


Huitième épisode
La Grande Recrue traverse l’océan (III)

Que consomme-t-on sur les vaisseaux des XVIIe et XVIIIe siècles? Précisons d’abord que les passagers qui en ont la possibilité - et qui sont peut-être aussi un peu méfiants - apportent avec eux leurs provisions et préparent eux-mêmes leurs repas. Cependant, la majorité se trouve dans l’obligation de se fier à la cuisine «officielle» du bord. Sur les bateaux royaux, on trouve un chef, surnommé «le Coq». Sur les autres navires - plus nombreux - ce sont les mousses qui sont responsables de cette besogne. Maints témoignages contemporains soulignent leur incompétence et leur malpropreté.

Le principal breuvage absorbé par les voyageurs est l’eau. Cependant, elle se corrompt rapidement. L’historien Albert Tessier (1895-1976), dans son Histoire du Canada, décrit cette eau de façon très imagée: «Dans les premières semaines, ça va, mais le liquide se brouille vite. Il ne faut pas trop regarder ni sentir le breuvage épais et visqueux qui exhale des relents d’oeufs pourris. On ferme les yeux, on pince les narines et on se désaltère, ce qui est l’essentiel». Chacun a droit à une ration d’eau, quotidiennement. En général, sur le navire, on peut aussi trouver du vin, du cidre et de l’eau-de-vie, mais ces boissons sont servies en quantités limitées et sous certaines conditions.

Lors des traversées en mer, l’aliment premier est le biscuit (bis cuit: pain cuit deux fois pour le durcir), produit de longue conservation. Chacun en consomme une livre par jour. En cas de rationnement, trois livres sont données pour quatre jours. D’ordinaire, du lard salé est au menu trois à quatre fois par semaine. En outre, on mange des pois, de la morue (verte ou sèche), du hareng, du poisson frais (si la pêche est possible) et de la viande, provenant des animaux que l’on a embarqués à fond de cale. Pour la préparation ou la conservation de ces aliments, on a recours à l’huile d’olive, au beurre, à la moutarde et au vinaigre.

Le manque d’eau et la famine font partie des dangers qui guettent les voyageurs. Manquer d’eau s’avère catastrophique: c’est un facteur important de propagation des maladies. La famine, quant à elle, est souvent causée par un arrêt prolongé du navire, en raison de vents très faibles ou inexistants. Dans ce deuxième cas également, les passagers s’affaiblissent et sont davantage sujets aux infections.

Au vu et au su de toutes ces conditions de navigation, de quelle façon s’est poursuivie la traversée de la Grande Recrue de 1653?

C’est à suivre...


Neuvième épisode
La Grande Recrue traverse l’océan (IV)
La Grande Recrue, ayant quitté la France le 20 juin 1653, connaît des avaries, un retour sur la terre ferme, puis un second départ le 20 juillet 1653. Elle est donc forcément secouée par tous ces incidents. Ajoutons à cela les conditions du voyage, qui ne sont pas des plus idylliques, comme nous l’avons vu lors des épisodes précédents. Or, malheureusement, elle n’échappe pas, comme tant d’autres, à la maladie.

En effet, une grave épidémie (sans doute la peste) se déclare rapidement sur le vaisseau. Il est fort possible que le second navire affrété ait été déjà contaminé par la vermine. Il y a de nombreux malades et ce, de longues semaines durant. Les plus robustes viennent en aide aux plus faibles. Les passagers alités s’entassent dans l’entrepont. Des sabords* peuvent être ouverts dans la sainte-barbe, pour aérer, mais dès que la température se rafraîchit ou que la mer se démonte, ils sont tenus fermés. L’air devient alors irrespirable. Au total, huit hommes meurent pendant la traversée.

Le sulpicien François Dollier de Casson (1636-1701), premier historien de Montréal, rapporte qu’à cette occasion, Marguerite Bourgeoys sert tous les malades «en qualité d’infirmière, avec un soin indicible». Elle dispense à chacun consolation, dévouement et aide spirituelle. Cette femme qui a enseveli de nombreuses victimes de la guerre de Trente ans, en France, - dont son père - a déjà apprivoisé la mort. En outre, en l’absence de prêtre, elle se charge des rites funéraires entourant les décès.

Enfin, en dépit de tout, des conditions sanitaires déficientes, des intempéries, de la promiscuité à bord et de la maladie, la Grande Recrue parvient à destination. Il est aisé d’imaginer le soulagement qui a dû habiter chacun au moment de banquer (c’est-à-dire arriver à proximité des bancs de Terre-Neuve). Le voyage maritime prend fin au terme de trois mois et deux jours, le faux départ y compris. Ainsi, le 22 septembre 1653, le vaisseau, ayant à son bord Maisonneuve et ses recrutés, arrive devant Québec.

*Ouverture quadrangulaire pratiquée dans la muraille d’un navire, munie d’un dispositif de fermeture étanche.

Comment se déroule cette arrivée? Une dernière péripétie attend les voyageurs avant qu’ils n’abordent le rivage de la Nouvelle-France...

C’est à suivre...


Dixième épisode
L’arrivée de la Grande Recrue
Après trois mois et deux jours d’une traversée éprouvante, la Grande Recrue atteint enfin le Cap-Diamant, le 22 septembre1653, jour de la Saint-Maurice. Une dernière péripétie achève ce voyage. Laissons ici encore la parole à Marguerite Bourgeoys: «Arrivant devant Québec, on n’avait pas pris garde qu’il y avait, sous ce navire, une arête qui s’enfonça tellement que les grandes marées n’ont pu le relever. Il y a été brûlé»*. Les recrutés voient donc le vaisseau qui les a conduits en Nouvelle-France se consumer au milieu du fleuve!

Cet incident n’enlève rien à la gaieté ambiante. La population de Québec est en liesse alors que débarquent ces voyageurs tant attendus. On rend des actions de grâces solennelles en chantant le Te Deum dans l’église de la ville (emplacement actuel de la basilique Notre-Dame). Cependant, tous les passagers ne sont pas à la fête, étant encore incommodés par les symptômes de l’importante épidémie survenue lors de la traversée. Marguerite Bourgeoys offre de veiller les malades jusqu’à leur complète guérison. Ceux-ci sont installés dans le magasin (entrepôt) que possède la Société Notre-Dame-de-Montréal, en basse-ville de Québec.

Le Sieur de Maisonneuve, quant à lui, va présenter ses hommages au gouverneur de la Nouvelle-France, Monsieur de Lauson. C’est à cette occasion que ce dernier tente de retenir les nouveaux arrivants à Québec. Cependant, le gouverneur de Ville-Marie, en possession d’une lettre royale confirmant son mandat, refuse fermement. Il n’en demeure pas moins qu’à cause de ce différend, les recrutés doivent séjourner plus longtemps que prévu dans leur ville d’arrivée, Monsieur de Lauson refusant l’octroi de barques pour leur navigation vers Montréal. Tout le mois d’octobre est donc consacré à la recherche de nouvelles embarcations.

Jeanne Mance, en revanche, quitte rapidement Québec afin d’annoncer aux «Montréalistes» l’arrivée imminente des recrutés. Mais avant, elle rencontre brièvement Marguerite Bourgeoys, par l’entremise de Paul de Chomedey. Il n’a que compliments pour cette femme qu’il a recrutée à Troyes: cette «bonne fille que j’amène (...) sera un puissant secours au Montréal»**, dit-il à la fondatrice de l’Hôtel-Dieu. Dès lors, une grande complicité naît entre ces femmes, toutes deux originaires de la Champagne. La Grande Recrue atteint son but ultime le 16 novembre 1653. Au coeur des réjouissances, on parle déjà de la seconde fondation de Montréal.

* Les Écrits de Mère Bourgeoys, p. 47.
** Dictionnaire biographique du Canada, tome I, p. 225.

Mais qui sont exactement ces hommes de la Grande Recrue?

C’est à suivre...


Onzième épisode
Qui sont les hommes de la Grande Recrue?

En 1687, trente-quatre ans après l’arrivée de la Grande Recrue, le gouverneur Jacques-René de Bresay de Denonville et l’intendant Jean Bochart de Champigny commémorent l’événement en honorant «ces cent hommes [qui] ont sauvé l’île de Montréal et tout le Canada aussi». Or, bien que l’on parle communément de cent hommes, précisons qu’à ce jour, l’étude des contrats d’engagements des recrutés et autres documents nous donne le nombre exact de 102 hommes s’étant embarqués sur le Saint-Nicolas-de-Nantes. Huit décèdent pendant la traversée, ce qui nous donne un total, à l’arrivée, de 94 hommes.

L’ouvrage le plus complet que nous possédons à ce jour, sur le sujet, est celui de Roland-J. Auger, publié en 1955: La Grande Recrue de 1653. Cet historien, par le recoupement des résultats de recherches antérieures, arrive au compte de 153 hommes ayant signé un acte d’engagement, en France. Sur ce nombre, 50 ne se présentent pas pour l’embarquement. Restent donc, dans sa liste, 103 hommes au départ de Saint-Nazaire. Or, de récentes recherches, menées par la Société de généalogie canadienne-française permettent de retirer de la liste, ce qui porte le nombre des recrutés à 102.

Nous l’avons vu lors du second épisode, la plupart des recrues sont originaires des environs de La Flèche (département de la Sarthe), ville natale de Monsieur de La Dauversière. Mais voici des chiffres plus détaillés ci-après (les régions citées sont celles de la France actuelle et non les régions historiques du XVIIe siècle):

  • Région des Pays de la Loire – 62 recrutés
    [Départements de la Sarthe, de la Loire-Atlantique, de la Mayenne et du Maine-et-Loire]
  • Région Centre – 10 recrutés
    [Départements d'Indre-et-Loire, du Loir-et-Cher et du Loiret]
  • Région Île-de-France – 6 recrutés
    [Départements de la Seine et de Seine-et-Marne]
  • Région de la Bourgogne – 3 recrutés
    [Départements de Côte-d'Or et de la Nièvre]
  • Région de la Basse-Normandie – 2 recrutés
    [Département du Calvados]
  • Région de la Picardie – 2 recrutés
    [Départements de l'Aisne et de l'Oise]
  • Région de la Bretagne – 1 recruté
    [Département du Morbihan]
  • Région du Nord-Pas-de-Calais – 1 recruté
    [Département du Pas-de-Calais]
  • Origine inconnue – 15 recrutés

Notons que la moyenne d’âge de ces hommes, à leur arrivée en 1653, est de 24 ans. Quant aux métiers qu’ils pratiquent, nous vous invitons à en prendre connaissance ici.

Liste des engagés de la Grande Recrue de 1653*

Noms, surnoms et prénoms / Origine: village ou ville (département français actuel) / Métier

1. AUDRU, Jacques - Paris (Seine) - Défricheur
2. AUGER dit LE BARON, Jean - Chemiré-en-Charnie (Sarthe) - Défricheur
3. AVERTY dit LÉGER, Maurice - La Flèche (Sarthe) - Défricheur
4. BAREAU dit LAGOGUE, Pierre - La Flèche (Sarthe) - Défricheur
5. BASTARD, Yves -? - Défricheur
6. BAUDREAU dit GRAVELINE, Urbain - Clermont-Créans (Sarthe) - Défricheur
7. BAUDRY dit L’ÉPINETTE, Antoine - Chemiré-en-Charnie (Sarthe) - Défricheur et cloutier
8. BEAUDOUIN, Olivier -? - Défricheur
9. BÉLIOT, Charles-Jean - St-Jean-de-Lamothe (Sarthe) - Défricheur
10. BENOIT dit LIVERNOIS, Paul - Châtillon-en-Bazois (Nièvre) - Charpentier
11. BESNARD (ou BÉNARD) dit BOURJOLI, René - Villiers-au-Bouin (Indre-et-Loire) - Défricheur
12. BITEAU dit ST-LAURENT, Louis - Clermont-Créans (Sarthe) - Défricheur
13. BOIVIN dit PANSE, Jacques - Jarzé (Maine-et-Loire) - Défricheur
14. BONDY, René - Dijon (Côte-d’Or) - Charpentier
15. BOUCHARD, Étienne - Paris (Seine) - Chirurgien
16. BOUVIER, Michel - La Flèche (Sarthe) - Défricheur et maçon
17. BOUZÉ, Pierre - Sablé-sur-Sarthe (Sarthe) - Défricheur
18. BRASSIER, Jacques -? -?
19. BROSSARD, Urbain - La Flèche (Sarthe) - Maçon et défricheur
20. CADET, René - St-Germain-d’Arcé (Sarthe) - Défricheur
21. CADIEUX, Jean - Pringé-sur-Loir (Sarthe) - Défricheur et serrurier
22. CHARTIER dit ROBERT, Guillaume - La Flèche (Sarthe) - Défricheur et tailleur
23. CHARTIER, Louis -? - Chirurgien
24. CHAUDRONNIER, Jean - Bailleul (Sarthe) - Défricheur
25. CHAUVIN dit le Grand-Pierre, Pierre - Vion (Sarthe) - Défricheur et meunier
26. CHEVALIER, Louis - Caen (Calvados) - Défricheur et cordonnier
27. CHEVASSET, Antoine -? - Défricheur
28. CRUSSON dit PILOTE, François -? - Défricheur
29. DANIS dit TOURANGEAU, Honoré - Montlouis (Indre-et-Loire) - Charpentier
30. DAUBIGEON, Julien - Clisson (Loire-Atlantique) - Défricheur et laboureur
31. DAVOUST, Jean - Clermont-Créans (Sarthe) - Défricheur et chapelier
32. DENIAU, Jean - Nantes (Loire-Atlantique) - Défricheur et scieur de long
33. DENIAU dit DESTAILLIS, Marin - Luché-Pringé (Sarthe) - Défricheur
34. DESAUTELS dit LAPOINTE, Pierre - Malicorne-sur-Sarthe (Sarthe) - Défricheur
35. DESORSON, Zacharie -? - Charpentier et scieur de long
36. DESPRÉS dit BERRI, Simon - Blois (Loire-et-Cher) - Défricheur
37. DOGUET, Louis - Luché-Pringé (Sarthe) - Défricheur
38. DOUSSIN, René -? - Scieur de long
39. DUCHARME dit LAFONTAINE, Fiacre - Paris (Seine) - Menuisier
40. DUVAL, Nicolas - Forges-en-Brie (Seine-et-Marne) - Défricheur
41. FONTAINE dit Le Petit Louis, Louis -? - Scieur de long
42. FRESNOT, Jean - Ruillé-en-Champagne (Sarthe) - Défricheur et couvreur
43. FRUITIER, Jean -? - Défricheur
44. GAILLARD dit LEPRIEUR, Christophe - Verron (Sarthe) - Défricheur et jardinier
45. GALBRUN, Simon - Verron (Sarthe) - Défricheur
46. GASTEAU, Jean - Clermont-Créans (Sarthe) - Défricheur
47. GAUDIN dit CHASTILLON, Pierre - Chatillon-sur-Seine (Côte d’Or) - Charpentier
48. GENDRON dit LA ROLANDIÈRE, Guillaume - Blain (Loire-Atlantique) - Boucher et couvreur
49. GERVAIS (ou GERVAISE), Jean - Souvigné (Indre-et-Loire) - Défricheur et boulanger
50. GRÉGOIRE, Louis -? - Défricheur
51. GUERTIN dit LE SABOTIER, Louis - Daumeray (Maine-et-Loire) - Défricheur et sabotier
52. GUYET (ou GUYOT), Jean - Villiers-au-Bouin (Indre-et-Loire) - Défricheur
53. HARDY, Pierre - Bailleul (Sarthe) - Laboureur et défricheur
54. HOURAY dit GRANDMONT, René - Azay-le-Rideau (Indre-et-Loire) - Défricheur
55. HUDIN, François - La Flèche (Sarthe) - Défricheur et boulanger
56. HUNAULT dit DESCHAMPS, Toussaint - St-Pierre-ès-Champs (Oise) - Défricheur
57. HURTEBISE (ou HURTIBISE), André - Rouessé-Vassé (Sarthe) - Défricheur
58. HURTEBISE (ou HURTIBISE), Marin - Rouessé-Vassé (Sarthe) - Défricheur
59. JANNEAU (ou JANNOT) dit LACHAPELLE, Marin - La Chapelle-Monthodon (Aisne) - Charpentier
60. JETTÉ, Urbain - Saint-Germain-le-Val (Sarthe) - Scieur de long, maçon et défricheur
61. JOUANNEAU, Mathurin - Aubigné-Racan (Sarthe) - Défricheur
62. JOUSSELIN (ou JOSSELIN), Nicolas - Solesmes (Sarthe) - Défricheur
63. JOUSSET dit LALOIRE, Mathurin - Saint-Germain-d’Arcé (Sarthe) - Défricheur
64. LAIRT (ou LERT), Étienne - Villaines-sous-Malicorne (Sarthe) - Défricheur
65. LANGEVIN dit LACROIX, Mathurin - Le Lude (Sarthe) - Défricheur
66. LA SOUDRAYE, Louis -? - Défricheur
67. LAUZON, Gilles - Caen (Calvados) - Défricheur et chaudronnier
68. LECOMTE, Jean - Chemiré-en-Charnie (Sarthe) - Défricheur
69. LECOMTE, Michel - Chemiré-en-Charnie (Sarthe) - Défricheur
70. LEFEBVRE dit LAPIERRE, Pierre - Paris (Seine) - Défricheur
71. LEMERCHER dit LAROCHE, Jean - Paris (Sarthe) - Menuisier
72. LEPALLIER, Joachim - Clermont-Créans (Sarthe) - Défricheur
73. LEROY (ou ROY), Simon - Ligron (Sarthe) - Défricheur
74. LOUVARD dit DESJARDINS, Michel - Parcé (Sarthe) ou Hambers (Mayenne) - Meunier et défricheur
75. MARTIN dit LAMONTAGNE, Olivier - Auray (Morbihan) - Défricheur et maçon
76. MARTIN dit LARIVIÈRE, Pierre - Sainte-Colombe (Sarthe) - Défricheur
77. MILLET dit LE BEAUCERON, Nicolas - Neuville-aux-Bois (Loiret) - Charpentier et scieur de long
78. MILLOT (ou MILHAUT) dit LAVAL, Jacques - Crouzille (Mayenne) - Défricheur
79. MOTAIN (ou MOTAIS), Guy - Meslay-du-Maine (Mayenne) - Défricheur
80. MOULIÈRES, Pierre - Mareuil (Sarthe) - Défricheur et taillandier
81. MOUSSEAU dit LAVIOLETTE, Jacques - Azay-le-Rideau (Indre-et-Loire) - Défricheur
82. NAIL, Jacques - Solesmes (Sarthe) - Défricheur
83. NOCHER, François - Chemiré-en-Charnie (Sarthe) - Défricheur
84. OLIVIER dit LE PETIT BRETON, Jean - Chemiré-en-Charnie (Sarthe) - Défricheur
85. PAPIN, Pierre - Sablé-sur-Sarthe (Sarthe) - Défricheur
86. PICARD dit LAFORTUNE, Hugues - Pont-James (Loire-Atlantique) - Défricheur et scieur de long
87. PICHARD, Jean - Rouez (Sarthe) - Défricheur
88. PIRON dit LAVALLÉE, François - La Suze (Sarthe) - Serrurier et défricheur
89. PIRON, Pierre - Malicorne-sur-Sarthe (Sarthe) - Bêcheur et chirurgien
90. PRESTROT dit LAVIOLETTE, Jean - Parcé-sur-Sarthe (Sarthe) - Défricheur et meunier
91. RAGUIDEAU dit ST-GERMAIN, Pierre - La Flèche (Sarthe) - Défricheur
92. RENNES dit PACHANE, Bertrand de -? - Défricheur
93. ROBIN dit DESFORGES, Étienne -? - Défricheur
94. ROBUTEL DE ST-ANDRÉ, Claude - Frencq (Pas-de-Calais) -?
95. RODAILLER, René-? - Défricheur
96. ROGER, Christophe - Clermont-Créans (Sarthe) - Défricheur
97. ROINAY, François - Sablé-sur-Sarthe (Sarthe) - Défricheur
98. TAVERNIER dit LAFORÊT, Jean - Roëzé-sur-Sarthe (Sarthe) - Défricheur et armurier
99. THÉODORE dit GILLES, Michel - Tours (Indre-et-Loire) - Défricheur, paveur et terrasseur
100. VACHER dit ST-JULIEN, Sylvestre - St-Julien-sur-Cher (Loire-et-Cher) - Charpentier
101. VALLETS (ou VALLAYS), Jean - Teillé (Sarthe) - Défricheur
102. VALIQUET dit LAVERDURE, Jean - Le Lude (Sarthe) - Défricheur et serrurier

*Recherches: Michel Langlois (Société généalogique canadienne-française)

Qu’en est-il plus exactement de ces métiers? Sont-ils encore «parlants» pour nous?

C’est à suivre...


Douzième épisode
Quelques-uns des métiers des hommes de la Grande Recrue

Le précédent épisode des chroniques détaille les régions d’origine des hommes de la Grande Recrue. Cependant, les métiers qu’ils pratiquent n’ont été que rapidement évoqués (voir la Liste des engagés de la Grande Recrue de 1653, épisode 11). Les informations que nous possédons sur les recrutés révèlent la mention de 24 métiers différents. Notons un détail important: 70 hommes déclarent n’exercer qu’un seul métier, 28 disent en pratiquer deux, deux autres affirment oeuvrer dans trois professions distinctes et nous ne connaissons pas l’occupation pour deux d’entre eux seulement.

Les recrutés, pour la grande majorité, se disent défricheurs (84). Il faut entendre ici qu’ils s’engagent à rendre propres à la culture des terrains incultes de la Nouvelle-France. Les autres métiers indiqués sont les suivants: charpentier (8), scieur de long (7), maçon (4), chirurgien (3), meunier (3), serrurier (3), boulanger (2), couvreur (2), laboureur (2), menuisier (2), armurier (1), bêcheur (1), boucher (1), chapelier (1), chaudronnier (1), cloutier (1), cordonnier (1), jardinier (1), paveur (1), sabotier (1), tailleur (1), taillandier (1) et, finalement, terrasseur (1). La plupart de ces métiers sont encore pratiqués de nos jours, ce qui ne pose pas de difficulté. Cependant, certains d’entre eux sont plus singuliers ou n’ont plus la même définition qu’autrefois.

Ainsi en est-il du chirurgien, par exemple. Au Moyen Âge et jusqu’au XVIIIe siècle, le médecin dédaigne les travaux manuels, qu’il laisse au chirurgien. Ce dernier est, en réalité, étroitement associé au barbier (on dit communément le chirurgien barbier) et à ce titre, il pratique de nombreuses petites opérations: traitement des blessures et des maladies externes, saignées, réduction de fractures, etc. Il est intéressant de noter que la «barberie» n’est légalement séparée de la chirurgie qu’en 1743. Le terrasseur, de même, ne doit pas être confondu avec le terrassier (personne employée aux travaux de terrassement). En effet, le terrasseur est l’ouvrier chargé de hourder un mur, une cloison ou un plancher, avec un mortier quelconque. Le hourdage consiste en un maçonnage grossier de moellons ou de plâtras, entre des poteaux ou des solives.

D’autres métiers sont un peu mieux connus - ou se laissent deviner - mais il peut être bon de les expliciter davantage. Le taillandier est l’ouvrier qui, comme son nom l’indique, fabrique des outils pour tailler (haches, planes, limes, fers de rabot, ciseaux, faux, pics, bêches, tous types de couteaux, etc.). Le scieur de long débite les troncs d’arbres en planches, en les sciant dans le sens de la longueur. Les scieurs de long travaillent toujours deux à deux. Le chaudronnier fabrique et vend des chaudrons, mais également de nombreux ustensiles de cuisine. Le cloutier, outre des clous de toutes sortes, façonne des gourmettes de chevaux, des mors, des anneaux de licol, etc. Enfin, le paveur couvre de pavés ou de dalles, les rues, les places, les églises et autres édifices publics.

Lors de la traversée de la Grande Recrue, une quinzaine de femmes prennent aussi place à bord du vaisseau. Que sait-on à leur propos?

C’est à suivre...


Treizième épisode
Les quelques femmes de la Grande Recrue

Quelques femmes prennent aussi place à bord du Saint-Nicolas-de-Nantes, faisant voile vers la Nouvelle-France. Rappelons que l’arrivée massive des Filles du Roy dans la colonie ne commence qu’en 1663. Pour l’heure, la préoccupation majeure est de ramener des hommes en mesure de défendre la Neufve France. R.-J. Auger (voir épisode précédent) a relevé le nom de quinze passagers de sexe féminin. Or, les récentes recherches menées par la Société de généalogie canadienne-française ramènent ce nombre à quatorze femmes. Donnons, dans un premier temps, leur nom et les villes ou villages d’où elles sont issues:

  1. ARTUS, Michelle - Noyen-sur-Sarthe (Sarthe / Région des Pays de la Loire)
  2. BOURGEOYS, Marguerite - Troyes (Aube / Région Champagne-Ardenne)
  3. DUMESNIL, Marie - La Flèche (Sarthe / Pays de la Loire)
  4. HURAULT, Catherine - La Flèche (Sarthe / Pays de la Loire)
  5. LORGUEIL, Marie - Cognac (Charente / Région Poitou-Charentes)
  6. LORION, Catherine - Saint-Soulle (Charente-Maritime / Poitou-Charentes)
  7. MERRIN (ou MAIRÉ), Jeanne - Poitiers (Vienne / Poitou-Charentes)
  8. MEUNIER (ou MOUNIER), Perrine - Nantes (Loire-Atlantique / Pays de la Loire)
  9. PINSON, Marie-Marthe - La Flèche (Sarthe - Pays de la Loire)
  10. RENAUD, Marie - Orléans (Loiret - Région Centre)
  11. RENAUDIN, Marie - Nantes (Loire-Atlantique / Pays de la Loire)
  12. ROUSSELIER, Jeanne - Moëze (Charente-Maritime / Poitou-Charentes)
  13. SOLDÉ, Jeanne - La Flèche (Sarthe / Pays de la Loire)
  14. VOIDY (ou VEDY ou VEDIÉ), Jeanne - Saint-Germain-du-Val (Sarthe - Pays de la Loire)

Voici quelques éléments complémentaires sur ces femmes. Perrine Meunier, tout d’abord, vient avec son mari, Julien Daubigeon. Il est à noter qu’elle est enceinte, lors de la traversée, et qu’elle accouche d’une fille une dizaine de jours après son arrivée! Deux jeunes filles se marient à Québec. Il s’agit de Michelle Artus, qui épouse Jean Descaries dit Le Houx, le 5 novembre 1654, et de Marie Renaudin, qui convole avec Nicolas Levieux, le 9 septembre 1654. Ces deux derniers retournent finalement en France en 1670, mais il est intéressant de souligner que l’une de leurs filles devient religieuse hospitalière et meurt à l’Hôtel-Dieu de Québec. Marie Dumesnil, une orpheline de douze ans est, quant à elle, confiée à Marguerite Bourgeoys, qui la prend en charge jusqu’à son mariage avec André Charly dit Saint-Ange (9 novembre 1654).

Quatre des nouvelles arrivantes épousent des hommes de la Grande Recrue: Catherine Hurault s’unit à Jean Lemercher (13 octobre 1654), Marie Lorgueil à Toussaint Hunault dit Deschamps (23 novembre 1654), Marie Renaud à Mathurin Langevin dit Lacroix (5 septembre 1654) et Jeanne Rousselier à Pierre Gaudin dit Chastillon (13 octobre 1654). Cinq autres se marient avec d’autres hommes parmi les «Montréalistes»: Catherine Lorion avec Pierre Vilain (13 octobre 1654), Jeanne Merrin avec Éloi Jarry dit Lahaye (11 septembre 1654), Marie-Marthe Pinson avec Jean Milot (7 janvier 1654), Jeanne Soldé avec Jean Beauvais (7 janvier 1654) et Jeanne Voidy avec Jean Dumay (9 novembre 1654). Enfin, l’une d’entre elles est à juste titre appelée plus tard Mère de la colonie. Il s’agit, bien sûr, de Marguerite Bourgeoys, première institutrice et «travailleuse sociale» de Ville-Marie, qui n’a guère besoin de présentation.

Certains recrutés, outre Marguerite Bourgeoys, ont un destin qui sort de l’ordinaire...

C’est à suivre...


Quatorzième épisode
Le destin peu commun de certains des recrutés

Nous avons bon nombre d’informations sur les hommes de la Grande Recrue grâce à l’ouvrage de R.-J. Auger (voir épisode 11), qui compile toutes les recherches faites sur ce thème avant 1955. L’ouvrage présente un portrait de chacun d’eux, plus ou moins détaillé selon le cas. Ainsi, la plupart des recrutés se marient et ont des enfants. Au fil des années, nous retrouvons leurs noms au sein de plusieurs transactions (achats ou ventes de concessions, contrats à titre d’employés ou d’employeurs) et dans un certain nombre de procès, en tant que témoins ou accusés. Plusieurs joignent les rangs de la Milice de la Sainte-Famille (fondée par Maisonneuve, le 27 janvier 1663, pour défendre Ville-Marie) et il est à noter que beaucoup reçoivent des gratifications pour avoir choisi de demeurer en Nouvelle-France. Cependant, certains ont un destin plus particulier.

Étienne Bouchard, par exemple, chirurgien né à Paris, obtient rapidement le privilège de rompre son engagement envers la Compagnie de Montréal puisque, dès le mois de mars 1655, il s’oblige par contrat auprès d’une quarantaine d’habitants de Ville-Marie moyennant «cent sous par an, payables en deux termes». Son engagement consiste à «soigner toutes sortes de maladies, tant naturelles qu’accidentelles», excepté certaines comme la peste, la grosse vérole et la lèpre. Le 6 octobre 1657, il épouse Marguerite Boissel, mais ses nombreuses activités font en sorte qu’il délaisse la jeune femme, qui a à répondre d’une affaire de moeurs en juin 1660. Il choisit de lui pardonner pour être récompensé un an plus tard: un premier enfant naît de leur union, qui sera suivi par huit autres. Étienne Bouchard meurt en 1676, à l’âge de 54 ans.

Jean Gervaise a également une vie très active: il est l’un des premiers de la recrue à se marier (le 3 février 1654, avec Anne Archambault) et, en plus de son métier de boulanger, il occupe de nombreuses fonctions à Montréal: marguillier, curateur, procureur fiscal et juge intérimaire. Visiblement aimé de tous, il apparaît dans de nombreuses transactions et a une grande influence sur la colonie. Maurice Averty dit Léger a, quant à lui, un parcours doux-amer. D’abord soldat, pendant dix ans, il est scieur de long en 1663 et ne se marie qu’en 1685, à Boucherville, avec une toute jeune fille: Marie Charles. L’union est cependant de courte durée car Marie meurt en 1668, laissant deux fillettes à son époux. Il hérite d’un cousin, un peu après et, se croyant riche, verse dans les excès jusqu’à perdre la garde de ses enfants. Il est inhumé en 1724, à l’âge de 93 ans!

Une douzaine d’hommes choisissent de retourner en France, au terme de leur engagement (exception faite de Pierre Papin, qui part en 1696 y finir ses jours, ayant perdu sa femme et ses enfants étant grands). Cependant, deux d’entre eux reviennent dans la colonie: il s’agit de Michel Bouvier et de Claude de Saint-André Robutel. Dans un autre ordre d’idées, quelques hommes de la Grande Recrue ont pour signe distinctif d’être les premiers de la lignée de grandes familles de chez nous. Parmi eux, citons Jean Cadieux, l’ancêtre de tous les Cadieux du Canada, Pierre Desautels dit Lapointe, l’aïeul de tous les Désautels et de plusieurs familles Lapointe de Montréal et des environs, Marin Hurtebise, s’étant engagé avec son frère André (décédé dès 1659), à l’origine de toutes les familles Hurtubise canadiennes et, finalement, Gilles Lauzon, le premier de ce nom pour tout le Canada et les États-Unis.

D’autres hommes, en revanche, ont une destinée tragique...

C’est à suivre...


Quinzième épisode
Le destin tragique d’une trentaine d’hommes parmi les recrutés

Rappelons-le, huit hommes de la Grande Recrue meurent pendant la traversée. Il doit s’agir de Jacques Audru, Olivier Beaudoin, René Cadet, Jean Chaudronnier, Louis Doguet, Michel Lecomte, Joachim Lepallier et de Pierre Moulières puisque nous ne retrouvons aucune trace d’eux dans les archives canadiennes. Les deux premiers recrutés à mourir en Nouvelle-France sont René Rodailler, qui s’éteint le 22 novembre 1653 - c’est-à-dire 6 jours seulement après son arrivée à Ville-Marie - et François Hudin, inhumé le 15 janvier 1654. La cause de ces deux décès n’est pas mentionnée par R.-J. Auger.

Douze hommes, de façon certaine, sont victimes des Iroquois: Yves Bastard (1654), Julien Daubigeon (1655), Jacques Nail (1657), Sylvestre Vacher dit St-Julien (1659), Nicolas Duval (1660), Olivier Martin dit Lamontagne, Pierre Martin dit Larivière et Jean Pichard (1661), Simon Leroy (1662), Simon Després dit Berri et Michel Théodore dit Gilles (1664), Jean Deniau et son épouse (1695). Un treizième, Michel Louvard dit Desjardins, est assassiné par des «Sauvages ivres», ce qui amène la promulgation d’une nouvelle ordonnance, le 24 juin1662, défendant la vente de boissons enivrantes aux Amérindiens. Simon Leroy, précisons-le, meurt aux côtés du célèbre sergent-major Lambert Closse, dont les faits d’armes sont abondamment rapportés dans les relations et correspondances du XVIIe siècle.

Sept hommes de la Grande Recrue perdent la vie en mai 1660, dans l’affaire du Long-Sault, en compagnie de Dollard des Ormeaux: Jacques Brassier (25 ans), François Crusson dit Pilote (24 ans), René Doussin (30 ans), Nicolas Jousselin (25 ans), Jean Lecomte (27 ans), Étienne Robin dit Desforges (27 ans), Jean Tavernier dit Laforêt (28 ans) et Jean Vallets* (27 ans). C’est au début de 1660 que Adam Dollard des Ormeaux recrute seize hommes pour l’accompagner au passage du Long-Sault, parcours traditionnel des Iroquois au retour de leurs chasses. Il s’agit ici d’une entreprise militaire dans l’esprit de la «petite guerre» - affronter de petites bandes en embuscade afin de les intimider - visant à protéger le retour de chasseurs alliés (français et autochtones). Or, l’issue de cette opération est bien connue: tous les Français périrent - pendant ou à la suite de la bataille - ainsi que la quarantaine d’alliés hurons et algonquins qui les avaient rejoints, pris eux-mêmes en embuscade par une imposante troupe iroquoise s’étant réunie pour attaquer la colonie française.

Enfin, trois hommes se noient (Christophe Roger, en 1656, Jean Davoust, en 1657, et Louis Chartier, en 1660) et un dernier, Toussaint Hunault dit Deschamps, est assassiné par un soldat, en 1690. Cet important nombre de morts tragiques peut donner le sentiment de décimer la Grande Recrue. Pourtant, c’est grâce à la descendance de certains d’entre eux et à celle de leurs autres compagnons que l’avenir de la Nouvelle-France est assuré.

* Jean Vallets, un mois avant de partir, fait don de ses biens à un vieil ami de la recrue, Jean Pichard, au cas où il ne reviendrait pas. En 1661, Jean Pichard est tué par un Iroquois. Or, juste avant - un pressentiment? - il prend à bail Jacques Morin, dans l’éventualité d’un établissement sur d’autres terres. C’est ce dernier qui épousera la veuve Pichard.

Ce quinzième épisode clôt le cycle des chroniques sur le thème de la Grande Recrue de 1653.

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