Chroniques

L'île aux Soeurs à l'Île-des-Soeurs

Depuis le mois d’avril 2004, Le Magazine de L’Île-des-Soeurs publie une série de chroniques rédigées par l’auteur Jacques Lacoursière. Tous les gens qui s’intéressent aux origines de L’Île-des-Soeurs seront fascinés par les sujets abordés dans ces textes qui sont un prélude à la publication du livre de ce brillant écrivain. Le livre de Jacques Lacoursière promet d’être des plus captivants. Avec la rigueur qu’on lui connaît et les talents de vulgarisateur qui rendent ses textes si intéressants, Jacques Lacoursière emmènera ses lecteurs dans un voyage dans le temps. À partir de la préhistoire jusqu’à nos jours, on pourra apprendre bien des détails inconnus sur la petite histoire de l’île et de ses occupants.

Nous vous proposons donc la lecture de la série d’articles de Jacques Lacoursière publiés par Le Magazine de L’Île-des-Soeurs. C’est une lecture captivante que l’histoire de cette île aux Soeurs.

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Premier épisode
L'île sans nom

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

L’île, connue aujourd’hui sous le toponyme officiel de «L’Île-des-Soeurs», a eu diverses appellations. Le premier nom que l'histoire a retenu est celui d'île Saint-Paul, en l'honneur de Paul de Chomedy, sieur de Maisonneuve, considéré comme le fondateur de Montréal. En 1664, lors de la concession de l'île à trois «seigneurs», le nom de l'endroit est clairement précisé: île Saint-Paul. Mais son histoire commence bien avant cet acte officiel.

Des fouilles archéologiques ont révélé qu'environ 6 000 ans avant l'ère chrétienne des Amérindiens auraient séjourné de façon sporadique sur l'île. Des fouilles archéologiques effectuées en 1969 ont permis la découverte d'artefacts datant des années 2 400 à 1 500 avant Jésus-Christ. Il ne faut pas oublier que la vallée du Saint-Laurent a été sillonnée par diverses nations autochtones bien avant l'arrivée des Européens.

Le premier à signaler l'existence de l'île est l'explorateur Samuel de Champlain. En 1603, à la baie Sainte-Catherine, non loin de l'embouchure de la rivière Saguenay, il établit une première union avec des Montagnais. Puis, il remonte le fleuve Saint-Laurent et, précisément le 3 juillet, il visite la région montréalaise. Il écrit: «Nous rencontrâmes une infinité de petits rochers qui étaient à fleur d'eau, où nous touchions souventes fois. Il y a deux grandes îles, une du côté nord (île de Montréal) laquelle contient quelque quinze lieues de long et presque autant de large et qui commence à quelque douze lieues dans la rivière de Canada (fleuve Saint-Laurent), allant vers la rivière des Iroquois (rivière Richelieu), et vient tomber par-delà le saut (rapides de Lachine). L'île qui est à la bande sud a quelque quatre lieues de long et une demie de large (île Perrot). Il y a encore une autre île qui est proche de celle du nord, laquelle peut contenir quelque demi-lieue de long et un quart de large.» Cette dernière île est l'île Saint-Paul.

Jean de Lauzon, qui était l'intendant de la Compagnie de la Nouvelle-France, sera le premier propriétaire de l'île qui, alors, fait partie d'un immense territoire appelé «seigneurie de la Citière». Cette «propriété» allait de la rivière Richelieu à l'actuelle ville de Châteauguay. Cette concession a lieu le 15 janvier 1636.

L'île Saint-Paul entre réellement dans l'histoire le 19 avril 1660. Depuis au moins deux ans, les fourrures, la principale source de revenus de la colonie, n'arrivent plus à Ville-Marie, c'est-à-dire Montréal. L'économie canadienne tourne au ralenti. D'autant plus que les nations iroquoises ne cessent de faire des ravages, tuant les habitants et brûlant les installations. C'est alors qu'un habitant de Ville-Marie réussit à convaincre d'autres jeunes gens de s'unir à lui pour aller s'emparer des fourrures que leurs ennemis auraient dans leurs canots sur la rivière des Outaouais.

Donc, alors que le groupe de seize Français commandés par Adam Dollard des Ormeaux vient de quitter Ville-Marie à destination du Long-Sault, situé sur la rivière des Outaouais, à un endroit où le courant est assez fort pour habituellement forcer les canotiers à longer une des deux rives, il entend des cris de guerre poussés par des Iroquois cachés dans les bois riverains de l'île Saint-Paul. L'affrontement semble inévitable. Pourquoi aller chercher plus loin des ennemis, alors que le sort en présente tout près?

Au cours de l'engagement qui suit, trois Français trouvent la mort. L'histoire a retenu leurs noms: Nicolas Duval, tué par les Iroquois, un célibataire qui était arrivé à Ville-Marie en 1653, en même temps qu'une centaine de nouveaux colons qui formaient ce que l'on a appelé «la Grande Recrue»; Mathurin Soulard, un charpentier du fort, et Blaise Juillet dit Avignon, tout simplement parce qu'il était originaire de la ville d'Avignon. Ce dernier était marié et il laissait derrière lui une veuve et quatre enfants, dont le dernier était âgé d'un an et demi. Son épouse, Anne-Antoinette de Liercourt, se remariera le 30 juin suivant avec Hugues Picard à qui elle donnera cinq autres enfants. Soulard et Juillet s'étaient noyés, alors que leur canot avait chaviré au cours de l'attaque.

A la suite de cet accident, Dollard et ses compagnons reviendront à Ville-Marie pour assister aux funérailles de Duval, les deux autres corps n'ayant pas encore été retrouvés. Puis, ce fut un nouveau départ, un dernier! L'île Saint-Paul venait d'entrer dans l'histoire.

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 22 mars 2005 avec Une île: trois propriétaires.


Deuxième épisode
Une île: trois propriétaires

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

Jusqu'au début de l'année 1664, l'île Saint-Paul appartenait toujours à Jean de Lauson. À la suite des modifications apportées par le roi Louis XIV au gouvernement de la Nouvelle-France, Lauson décide de céder son île à trois personnes vivant dans la colonie. Ces dernières sont présentes à Paris lors de la signature du contrat de cession. Il s'agit de Jacques Le Ber dit Larose, un important marchand qui avait fait fortune avec la traite des fourrures, de Claude de Robutel de Saint-André et de Jean-Baptiste de La Vigne. Tous trois sont propriétaires non seulement de l'île, mais aussi des îlets et des battures qui l'avoisinent. De plus, leur possession est indivise.

Comme les trois propriétaires semblent avoir des vues différentes sur l'exploitation de leur propriété, ils décident, le 14 mars 1664, de la partager en trois lots à peu près de même dimension. Ils se présentent donc chez le notaire royal et greffier de la Sénéchaussée de Montréal, Nicolas de Mouchy. Ils s'en remettent à un tirage au sort pour savoir quelle partie de l'île ils occuperont. Le hasard fait qu'à ce moment un jeune garçon âgé de huit ans et deux mois, Gabriel Barbier, passe devant le bureau du notaire. C'est donc lui qui choisira les billets sur lesquels sont précisés les lots. Chose intéressante à noter: Gabriel avait une soeur prénommée Marie. Celle-ci sera la première Montréalaise à devenir religieuse dans la Congrégation Notre-Dame.

Robutel hérite du milieu de l'île ainsi décrit: «Borné par un arbre qui a trois pieds en même racine, de chêne marqué de trois croix, vers le bout d'en haut de l'îlet qui est au droit de la rivière Saint-Pierre; la borne d'en bas du milieu est au bas de la coulée de prairie, à un pied de chêne qui fourche dans son pied marqué de deux croix». La Vigne obtient la partie ouest de l'île et Le Ber, la partie nord.

Un premier changement intervient chez les propriétaires, à l'automne 1667, alors que La Vigne décide de retourner en France pour devenir un «humble» frère de l'Ordre des Frères de la Charité. Avant de partir, il cède son bien à Marie Le Ber, la soeur de Jacques. À peu près à la même date l'année suivante, Marie, qui entre chez les Ursulines de Québec, signe l'acte de donation de la portion de l'île qu'elle avait reçue de La Vigne.

Robutel et Le Ber commencent la construction d'édifices sur l'île, mais il semble bien qu'au début seul le premier en fait sa résidence. En 1673, trois habitants obtiennent des concessions de terre sur la partie nord. Il s'agit de Pierre Tessier, Jacques Morin et son beau-frère, Jean Mardor, qui avait été domestique de Le Ber.

Mardor, un tonnelier de profession, s'était marié, le 18 août 1672, avec Louise Pichard, une jeune fille âgée de treize ans et deux mois. La vie de ces premiers habitants de l'île n'est pas de tout repos. Mardor maltraite son épouse à un tel point que, le 28 mai 1673, elle porte plainte devant le baillif de l'île de Montréal. On peut lire dans le document: «Elle a toujours été si mal traitée de lui avec coups de poing et de bâtons ou autres instruments qu'il rencontre sous ses mains qu'elle craint que, dans ses furies et emportements de colère, il ne la tue, ainsi qu'il a essayé plusieurs fois et nouvellement, le dimanche dernier, jour et fête de Pentecoste où revenant le dit son mari de faire ses dévotions de cette ville.»

Ne pouvant maîtriser ses mouvements de colère, Mardor s'en prend aux images religieuses de sa maison, «jurant et blasphèmant le Saint-Nom de Dieu, en prenant une hache et disant à la suppliante: il faut que je te coupe le cou, aussi bien, il faut que je sois pendu ou que je meure d'autre mort, car je ne mourrai jamais de mort naturelle.» Profitant d'un moment de distraction de son mari, Louise réussit à s'enfuir chez Pierre Tessier, alors que Mardor cherche à l'attraper avec son fusil. L'épouse demandera la séparation. Mais elle ne sera pas la seule à dénoncer la violence de l'habitant. Sa mère, qui avait épousé Jacques Morin, sera elle aussi menacée de mort. Le juge Charles d'Ailleboust condamnera Mador à payer les frais de la procédure, à verser une amende et, enfin, à demander pardon à sa... belle-mère!

Heureusement, l'histoire de l'île comportera peu de gestes de cette nature!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 5 avril 2005 avec L’île est aux Soeurs.


Troisième épisode
L'île est aux Soeurs

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

L'année 1769 est importante dans l'histoire de «L'Île-des-Soeurs». C'est l'époque où les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal deviennent les propriétaires de toute l'île Saint-Paul. Au cours des décennies précédentes, elles en avaient acquises, morceau par morceau, diverses parties. À la fin des années 1760, il ne restait plus que les deux tiers du fief Saint-Paul qui ne leur appartenaient pas. Ils étaient toujours aux mains de membres de la famille Le Ber.

Le 11 août 1758, alors que la guerre fait rage dans la colonie et que Français et Canadiens viennent de remporter, à Carillon (aujourd'hui Ticonderoga, dans l'État de New York), une des plus brillantes victoires, Jean Le Ber de Senneville, en son nom et au nom des autres membres de la famille, vend à Charles-Elemy-Joseph-Alexandre-Ferdinand Feltz les deux tiers du fief Saint-Paul, pour la somme de 75 000 livres tournois. Feltz était un chirurgien-major, né en Allemagne. Il était arrivé dans la colonie en 1738. Son salaire annuel, à ce moment-là, était de 1 308 livres tournois par année! Rapidement, il fera fortune et l'historien Gilles Janson écrit à son sujet: «Ferdinand Feltz mène un train de vie conforme à sa fortune. Il a un domestique et possède des esclaves; il en aura dix alors que ses confrères les plus à l'aise se contentent de deux et même d'un seul.»

À la suite de la capitulation de la colonie, le 8 septembre 1760, Feltz songe à retourner en France, mais les autorités anglaises l'obligent à demeurer à Montréal pour soigner les soldats anglais qui ont été blessés ou qui sont malades. Est-ce la situation qui prévaut alors qui explique le fait que, peu de temps après, il vend sa propriété sur l'île Saint-Paul à Antoine Lapierre dit Baron, pour la somme de 89 000 livres tournois. En mars 1763, Lapierre dit Baron rétrocède le fief Saint-Paul à Feltz. Une nouvelle vente a lieu le 11 octobre suivant: le capitaine de vaisseaux Thomas Lynch devient le propriétaire.

En 1769, Lynch est obligé de se départir de sa propriété qui avait fait l'objet d'une saisie. La vente aux enchères est fixée au 3 août. Les Soeurs de la Congrégation prennent alors la décision d'acheter ce qui reste de l'île pour en devenir les seules propriétaires. Le problème est que l'incendie qui, le 11 avril de l'année précédente, a ravagé une bonne partie de leurs propriétés dans la plus ancienne partie de la ville de Montréal, a obéré leurs finances. «Il fut unanimement résolu, lit-on dans l'Histoire de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal, que la Communauté vendrait plusieurs biens-fonds: l'île à l'Aigle, dot de nos Soeurs de l'Angloiserie, la terre de Verdun, don de M. Zacharie Dupuy, afin de pouvoir acheter l'île Saint-Paul, vu que nous avions déjà un tiers de cette île et que ce bien se trouvait à proximité.» Il faut se rappeler que seule une courte partie du fleuve Saint-Laurent séparait l'île de la ferme Saint-Gabriel que les religieuses possédaient à la Pointe-Saint-Charles.

Pour que l'acte d'achat soit légal, il fallait l'autorisation du gouverneur Guy Carleton. Avant la date fixée pour la vente, la Soeur Marie-Josèphe Maugue-Gareau dite de l'Assomption avait obtenu la permission verbale du représentant du roi d'Angleterre. Faute d'enchérisseurs, la vente est fixée au 16 du même mois. Le contrat de vente par adjudication est signé neuf jours plus tard. La propriété est ainsi décrite: «Un fief, terre et seigneurie en l'île Saint-Paul, situé dans le grand fleuve Saint-Laurent proche ladite ville de Montréal, de contenance de cinq cent cinquante-deux ou cinq cent cinquante-trois arpents de terre avec une maison, une grange et bâtiments dessus construits et tous les autres droits et appartenance en dépendant.»

Tout n'est pas terminé: Lynch considère que le montant de la vente soit 832 louis n'est pas assez élevé et quelques Montréalais cherchent le moyen de faire annuler la vente pour faire une meilleure offre. Heureusement, le 20 octobre, la Supérieure Maugue se rend à Québec rencontrer le gouverneur de la colonie qui ratifie par écrit l'entente intervenue le 25 août.

Au cours des mois qui suivent, des religieuses commencent à vivre sur l'île. Les deux premières sont Soeur Prud'homme dite Sainte-Agathe et Soeur Gaulin dite Sainte-Brigitte. Zacharie Boyer, qui est le contremaître à la ferme Saint-Gabriel, commence à occuper le même poste sur l'île. Une nouvelle vie commence sur «l'île aux Soeurs»!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 19 avril 2005 avec L’île occupée par les Américains.


Quatrième épisode
L’île occupée par les Américains

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

Depuis que les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal sont devenues les seules propriétaires de l'île Saint-Paul, elles ont effectué des réparations aux divers bâtiments. Elles ont fait construire une étable neuve. Au cours de l'été 1774, selon les délibérations de la direction de la communauté, «on décide d'exhausser les deux pignons de la maison, de couvrir la maison et de faire la cheminée». Zacharie Boyer, le contremaître, commence à trouver qu'il ne peut suffire à la tâche. Il prend donc la décision de quitter l'île. Alors «la Communauté le décharge de l'obligation de travailler et n'exige de lui que celle de conduire tous les travaux».

Pendant que le calme règne sur l'île, Montréal commence à s'agiter. Une partie de la population est sympathique à l'indépendance des Treize Colonies qui ont commencé à se révolter. Le 1er mai 1775, jour fixé pour l'entrée en vigueur de l'Acte de Québec qui reconnaît l'existence des lois civiles françaises et le droit du clergé catholique d'imposer la dîme, des individus s'en prennent au buste du roi George III installé sur la Place d'Armes.

Peu après, deux armées d'insurgés américains s'apprêtent à envahir la vallée du Saint-Laurent. La première, commandée par Benedict Arnold, doit attaquer Québec. La seconde, sous les ordres du général Richard Montgomery, a comme mission de s'emparer de Montréal, puis de marcher sur Québec. Au début du mois de novembre, les hommes de Montgomery campent à Laprairie. Le 9 novembre, le général américain adresse une lettre aux habitants de Montréal les invitant à capituler.

Deux jours plus tard, soit le samedi 11, les Américains débarquent à l'île Saint-Paul. Le notaire Simon Sanguinet, un témoin oculaire, raconte ainsi ce qui s'est passé: «Sur les dix heures du matin, les Bastonnais (sic) commencèrent à traverser dans l'île Saint-Paul, à la distance d'une lieue de Montréal - et, le même jour, sur les cinq heures du soir, le général (Carleton, le gouverneur de la province de Québec) s'embarqua avec environ 130 hommes de troupes et plusieurs officiers dans les navires et partirent pour Québec. (...) Alors la ville resta avec ses citoyens sans aucune ressource et, pour comble de malheur, les Bastonnais qui étaient dans la ville se montrèrent ouvertement et laissèrent leurs fusils en disant qu'il y avait assez longtemps qu'ils faisaient la grimace. Les habitants des faubourgs ne voulurent point entrer en ville, l'on ferma les portes et tous les bons sujets restèrent sous les armes. Le soir même, Haywood, associé de James Price, avec un nommé Minson, sortirent de la ville par une embrasure où Bindon était en faction, pour aller trouver les Bastonnais dans l'île Saint-Paul et leur apprendre la position où était la ville.»

Le lendemain, un dimanche, les insurgés américains quittèrent l'île pour se rendre à la Pointe-Saint-Charles. Conscients que Montréal serait l'objet d'une attaque au cours des heures ou des jours suivants, «les citoyens de la ville s'assemblèrent incontinent et envoyèrent quatre députés au-devant de M. Montgomery, qui était à la tête d'environ trois à quatre cents hommes, pour lui demander quel était son dessein de venir armé comme il était. Il fit la réponse qu'il venait en ami et donnait quatre heures pour dresser les articles de la capitulation. Les députés lui dirent de ne point approcher de la ville; il leur répliqua que son monde avait beaucoup froid et il envoya à l'instant 50 hommes dans le faubourg des Récollets.» À minuit, le 12 novembre, Montréal capitule et la région montréalaise sera sous contrôle américain pendant six mois.

Les soeurs Saint-Philippe et de la Présentation, qui étaient les fermières sur l'île Saint-Paul, avaient sans doute appréhendé les conséquences de la présence d'autant d'ennemis. Mais les personnes et les propriétés furent respectées. Ceci n'était pas sans rappeler ce qu'avaient vécu les religieuses qui vivaient à la Maison Saint-Gabriel alors que les soldats du général Jeffery Amherst arrivèrent à la Pointe-Saint-Charles, en route pour Montréal. À leur vue, un religieuse s'écria: «Nous sommes perdues». Sa compagne lui répliqua: «Non, non, venez; allons au-devant d'eux; je suis persuadée qu'ils ne nous feront pas de mal... ils sont bons les Anglais!» Pendant que les soldats reçoivent des rafraîchissements, Amherst est accueilli dans la Maison Saint-Gabriel...

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 3 mai 2005 avec Sous le signe de la corne de brume.


Cinquième épisode
Sous le signe de la corne de brume

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

Avant même que les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal achètent la maison de François Le Ber à la Pointe-Saint-Charles, des liens existaient entre la Maison Saint-Gabriel et L'Île-des-Soeurs. En effet, Jacques Le Ber, le frère de François, était devenu le propriétaire d'une partie de l'île Saint-Paul. Au cours des décennies et des siècles qui vont suivre, l'île et la Maison Saint-Gabriel seront en rapports constants.

La métairie de la Pointe-Saint-Charles et l'île devaient fournir aux religieuses une bonne partie des produits nécessaires pour nourrir non seulement les religieuses de la communauté, mais aussi leurs employés et les pensionnaires à qui elles distribuaient l'enseignement.

Sous le signe de la corne de brumeUn bac, des canots et des chaloupes constituaient les liens entre la terre ferme et l'île. De part et d'autre, on se servait d'une corne de brume, c'est-à-dire «un instrument servant à avertir» comme le précise le dictionnaire, pour commander une embarcation ou aussi pour transmettre différents messages.

En 1712, décision est prise de construire une nouvelle étable à la Pointe-Saint-Charles. Pour ce faire, on fait appel à ce que peut fournir l'île: «Pour cette maçonnerie, écrit soeur Emilia Chicoine dans son histoire de "La métairie de Marguerite Bourgeoys", il a fallu 24 toises de cailloux, 60 barriques de chaud que Jacques Jousset a éteinte et mise en mortier avec les 180 barriques de sable prises à l'île Saint-Paul.»

Pendant très longtemps, des religieuses ne vivaient pas en permanence sur l'île. «Au temps des semences et des récoltes, la dépositaire (la religieuse qui veillait à l'administration) y envoyait des travailleurs, qui étaient suivis par les Soeurs de la Pointe-Saint-Charles. Elles n'avaient d'autres bâtiments sur ce tiers (de l'île) qu'une grange de pièces, couverte en paille», lit-on dans l'histoire de la communauté.

Peu de temps après être devenues propriétaires de l'ensemble de l'île en 1769, les religieuses font réparer quelques-uns des bâtiments appartenant à la famille Le Ber. C'est Zacharie Boyer qui agira comme contremaître. Il était en même temps le contremaître de la métairie de la Pointe-Saint-Charles.

Avec les années, l'île produit de plus en plus de légumes et de fruits, ainsi que des oeufs, de la viande et du foin pour nourrir le bétail. Pour la seule année 1771, elle fournit à la maison mère: «528 minots de blé, 373 minots de pois, 271 minots d'avoine. Boeufs, vaches, moutons, canards, pigeons, oeufs~. Quelques années plus tard, s'ajoutent des dindes. Il faut aussi tenir compte de ce que produit la ferme de la Pointe-Saint-Charles: des choux, des oignons, des betteraves, de la bette à carde, des fèves, des pois, etc.»

À la toute fin du XVIIIe siècle, la production de l'île s'est encore enrichie. En 1798, l'île fournit à la maison mère: «711 minots de blé, 518 minots de pois, 34 minots d'orge, un minot de blé d'Inde, 2 minots de fèves, 13 boeufs gras, 7 veaux, 30 moutons, 9 cochons gras, 24 cochons de lait, 7 800 poulets, 5 100 chapons, 1 000 dindes, 2 000 oies, 3 000 pigeons, 600 poules, 484 livres de beurre, 347 douzaines d'oeufs, 45 minots de fromage, 12 minots de pommes de terre, 12 tresses d'oignons, 28 livres de sucre d'érable, etc.»

L'île Saint-Paul n'est pas seulement une ferme, elle est aussi un lieu de repos pour les religieuses, un lieu de récréation. Ainsi, en 1788, on commence à se rendre sur l'île en promenade quatre fois par année. De plus, régulièrement les hommes et les femmes qui travaillent sur l'île se rendent à la Maison Saint-Gabriel pour assister à des cérémonies religieuses. Enfin, les autorités religieuses de Montréal se plaisent à séjourner autant à la Pointe-Saint-Charles que sur l'île. Ainsi, le 18 janvier 1843, quelques jours avant la fête de saint Paul, célébrée régulièrement sur l'île, Ignace Bourget, l'évêque du diocèse de Montréal, célèbre la messe à la Pointe-Saint-Charles, puis, après le déjeuner, traverse à l'île.

Comme on le constate, à de multiples occasions, la corne de brume a servi entre la Maison Saint-Gabriel et L'Île-des-Soeurs...

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 17 mai 2005 avec Du pont de glace à la débâcle...


Sixième épisode
Du pont de glace à la débâcle

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

Dans le monde agricole, les travaux varient beaucoup selon les saisons. Au printemps, lorsque la terre a été préparée, c'est l'époque des semences. L'été se passe à surveiller ce qui pousse et à voir à nettoyer le potager. L'automne est consacré aux récoltes et parfois aux labours. Quant arrive l'hiver, la terre se repose et souvent les agriculteurs aussi. Mais on profite de cette période de l'année pour préparer le bois de chauffage. Par contre, toute l'année, il faut voir à nourrir les animaux de la ferme.

À L'Île-des-Soeurs, pendant des décennies, alors que les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal ne possédaient qu'une partie du territoire, il n'y avait que quelques employés qui demeuraient sur l'île pendant la saison hivernale autant pour s'occuper du bétail que pour surveiller les alentours.

À partir des années 1840, on soulignait de façon particulière la Saint-Paul, la fête patronale de l'île, le 25 janvier. Monseigneur Ignace Bourget, l'évêque du diocèse de Montréal, s'y rendait pour célébrer la messe.

Du pont de glace à la débâcle

Il arrivait très souvent qu'à partir de la fin du mois de décembre ou au cours des premières semaines du mois de janvier, la glace recouvrant le fleuve Saint-Laurent était assez solide pour permettre de se rendre à l'île sur ce chemin que l'on avait balisé avec de petits sapins ou épinettes. «L'Île Saint-Paul (...) n'a pas à redouter comme l'une des dix plaies d'Egypte la formation d'un pont de glace entre elle et l'Ile de Montréal ou la rive sud, écrit Camille Poisson, l'aumônier à l'île Saint-Paul, car il s'agit d'un événement banal qui se produit chaque année et dont l'île n'a qu'à se féliciter à tous points de vue, attendu que c'est le moment où les communications sont les plus faciles avec la ville; durant deux ou trois mois, chaque hiver, on n'a qu'à atteler la voiture, et l'on se rend directement, sans aucun transbordement, à Verdun.»

Au cours des premières décennies du XXe siècle, il arrivait régulièrement que des camions remplis de marchandises empruntent le pont de glace. Cette période de l'année était celle où l'on transportait les matériaux de construction, ce qui aurait été plus difficile s'il avait fallu le faire à bord du chaland ou de chaloupes.

Le moment le plus dangereux survenait avec les premiers dégels, l'époque où les glaces se brisaient et que commençaient à se former des embâcles. A la fin des années 1850, avec la construction du pont Victoria, la situation se complique, vu que les piliers du pont arrêtent la descente des glaces. Selon l'abbé Poisson, la débâcle «est souverainement capricieuse». «Parfois très hâtive, ajoute-t-il, elle se fera attendre d'autres années pendant des jours et des semaines. Tantôt elle se produit subitement, de façon aussi rapide qu'inattendue, tantôt son travail est extrêmement lent et ardu, se prolongeant jusqu'à une quinzaine et plus.» Il arrive donc régulièrement qu'une bonne partie de l'île, surtout la partie est, soit inondée et que des dommages soient causés aux bâtiments.

Les années 1885 et 1886 sont marquées par des embâcles qui atteignent des hauteurs impressionnantes. Certains quartiers de la ville de Montréal voient l'eau les envahir. On circule en chaloupe dans les rues. Les caves sont inondées. Le 23 avril 1885, à l'île Saint-Paul, «la grande maison de pierre fut submergée jusqu'à mi-hauteur du premier étage». Au mois d'avril 1931, l'île frôle encore une fois la catastrophe. Le quotidien La Presse décrit ainsi ce qui se passe: «Par suite de la débâcle prématurée sur le lac Saint-Louis, L'Île-des-Soeurs s'est trouvée temporairement isolée de la civilisation, ces derniers jours. Sans munitions suffisantes pour ses habitants et sans moyens de communication avec la métropole, L'Ile serait devenue bientôt l'Ile du diable. Heureusement que les développements scientifiques modernes, dont l'aviation, étaient à la disposition des exilés temporaires. Deux avions ont donc transporté le pain et autres victuailles nécessaires à l'alimentation des habitants de l'Île-des-Soeurs.» Heureusement, cet état de choses ne peut plus se produire de nos jours!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 31 mai 2005 avec Ils travaillaient pour les Soeurs.


Septième épisode
Ils travaillaient pour les Soeurs

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

La vocation première de L'Île-des-Soeurs était de fournir aux religieuses de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal, à leur personnel et aussi à un certain nombre d'élèves la nourriture nécessaire. De là, l'importance des ouvriers qui travaillaient sur l'île. Ils s'occupaient non seulement des travaux agricoles, mais aussi de la construction et de l'entretien des nombreux édifices, ainsi que du transport des personnes et des biens.

Si, pendant plusieurs décennies, le personnel masculin était réduit au minimum durant la saison hivernale, le nombre augmentait considérablement du printemps à l'automne. Le salaire était partie en argent, partie en nature. Ainsi, en 1744, un nommé Saint-Omer dit Lanctôt, qui avait été engagé «pour faire tout ce que l'on voudra», avait eu droit, en plus de son salaire, à «une paire de sabots, une paire de souliers sauvages, une paire de souliers français, un écheveau de fil, quatre livres de tabac, un misérable d'eau-de-vie et un autre misérable de guildive». Un misérable était un tout petit verre et la guildive, du rhum.

Entre 1770 et 1880, selon une annaliste de la communauté, les ouvriers «étaient lavés, raccommodés et il était convenu dans l'engagement de leur donner, à chacun, certains effets, tels que: souliers, chaussons, chemise de flanelle du pays, pantalon de toile, ainsi qu'une peau de mouton verte (non tannée), une certaine quantité de tabac à ceux qui fumaient et même du rhum au besoin».

Ils travaillaient pour les Soeurs

Au cours de la première moitié du XXe siècle, il se peut que l'esprit qui animait les ouvriers ait été influencé par la multiplication des revendications que connaissait le monde du travail, surtout avec le développement de la syndicalisation. Les employés des Soeurs ne se sont pas formés en syndicat, mais ils ont manifesté, à quelques reprises, leur mécontentement. Ainsi, le 6 juillet 1908, ils débraient. «Les Soeurs, écrit la religieuse annaliste du temps, furent soumises à ce qu'on appelle communément une grève et cela par nos employés, contremaître en tête, qui, se formalisant de certaines remarques, très justes d'ailleurs, et se plaignant même de la nourriture, etc. arrivèrent à la maison mère, pour régler et laisser l'île. C'était un caprice d'enfants; aussi, après quelques pourparlers, exigeant huit jours de gages, tous, hors le contremaître qui se sentait incompétent pour continuer la besogne, tous retournèrent prendre leur gîte à l'île. Dès le lendemain, ajoute ce témoin peut-être légèrement tendancieux, ils reprirent leur besogne des foins qui n'étaient commencés que depuis quelques jours. Sans chef, la besogne se fit plus lentement d'abord. Enfin, ayant constaté que nous n'aurions pas de peine à nous procurer d'autres serviteurs, ils prirent leur parti et les choses allèrent à l'ordinaire, sous la conduite d'un nouveau contremaître. On profita de l'arrivée de quelques bons hommes pour congédier ceux qui ne nous convenaient pas.»

Au début du mois de juillet 1933, une nouvelle grève des employés amena, dit-on, «le départ des meilleurs hommes de l'île». Une dernière grève a lieu, à la fin du mois de juillet 1942, donc en pleine guerre, alors que le Gouvernement du Canada avait presque interdit les arrêts de travail. En pleine saison, la moitié des effectifs masculins quitte l'île, engendrant, pendant un certain temps, un problème, vu que l'on était en pleine saison des récoltes et vu aussi que la main-d'oeuvre était devenue de plus en plus rare!

On peut conclure que, dans l'ensemble, pendant toute la période où les religieuses furent propriétaires de l'île, leurs relations avec leurs ouvriers furent cordiales. La preuve, c'est qu'à partir des années 1930, plusieurs venaient non seulement des mêmes paroisses, mais même des mêmes familles, comme les Lacoursière!!!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 14 juin 2005, avec L'île, une terre nourricière.


Huitième épisode
L'île, une terre nourricière

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

Pour les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal, leur île située en face de la métairie de la Pointe-Saint-Charles est d'abord et avant tout une terre qui doit fournir une bonne partie des produits nécessaires à l'alimentation des membres de la communauté ainsi que celle des jeunes pensionnaires qu'elle héberge.

Avec les années, de nouvelles cultures, de nouveaux élevages apparaissent. Mais déjà, à l'époque où les religieuses deviennent les seules propriétaires de l'île, cette dernière expédie à la maison mère du blé, des pois, de l'avoine, ainsi que de la viande de boeuf, de canard et de pigeon. À cela s'ajoutent le lait et les oeufs.

Selon les annales de la communauté, pour la seule année 1798, l'île a fourni: «711 minots de blé, 518 minots de pois, 34 minots d'orge, 1 minot de blé d'Inde, 2 minots de fèves, 13 boeufs gras, 7 veaux, 30 moutons, 9 cochons gras, 24 cochons de lait, 78 cents poulets, 51 cents chapons, 10 cents dindes, 20 cents oies, 30 cents pigeons, 6 cents poules, 484 livres de beurre, 347 douzaines d'oeufs, 45 minots de fromage, 12 minots de patates, 12 tresses d'oignons, 112 livres de filasse, 28 livres de sucre d'érable.» La même année, on commence à cultiver le lin.

Pour produire autant, il faut que l'on construise de nouveaux bâtiments autant pour l'élevage du bétail que pour l'entreposage des produits. Un siècle après l'inventaire précédent, on trouve sur l'île une bergerie, une étable, un poulailler, une écurie et une porcherie. Il y a aussi quatre granges, un hangar à bois, une glacière, deux petits corps de bâtiments «pour l'élevage des poulets», «cinq petites maisonnettes ou cabanes pour être occupées par les plus jeunes poulets», un four et une niche à chien. L'inventaire du bétail, pour cette année 1897, est imposant: 10 chevaux de travail, 2 jeunes chevaux, 1 étalon, 60 vaches à lait, 20 jeunes bêtes à cornes, 2 taureaux, 28 moutons, 15 porcs hivernés, 180 poules et coqs.

À la fin du XIXe siècle, une plus grande variété de produits prend le chemin de la maison mère. On pêche le poisson autour de l'île; on cultive de plus en plus de fruits. En 1899, ce sont 23 gallons de gadelles que l'on récolte auxquels s'ajoutent huit gallons de sirop. Les matières grasses permettent de fabriquer du «savon du pays».

Pour la seule année 1916, religieuses et employés de l'île ont trimé fort pour produire «4 412 livres de porc; 5 340 livres de boeuf; 1 402 livres de veau; 17 152 gallons de lait; 3 758 livres de beurre; 298 volailles et 132 douzaines d'oeufs». A cela doit s'ajouter ce qui était nécessaire pour nourrir les personnes qui vivaient sur l'île, auxquelles venaient se joindre, durant la saison hivernale, des religieuses en vacances ou y séjournant pour suivre des cours.

De nos jours, L'Île-des-Soeurs a perdu sa vocation agricole, mais il serait intéressant de connaître la quantité de produits consommés par l'ensemble des insulaires!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 28 juin 2005 avec L’île a payé son tribut de noyades...


Neuvième épisode
L’île a payé son tribut de noyades...

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

L'Île-des-Soeurs a toujours été en liens étroits avec la grande île voisine, celle de Montréal. Il est donc quasi normal qu'à travers les âges, on ait eu à déplorer des pertes de vie causées par des noyades. L'accident le plus important a eu lieu à la fin du mois de juillet 1841. Le pire, c'est que cette tragédie n'est pas due à de mauvaises conditions atmosphériques.

La religieuse de la Congrégation de Notre-Dame chargée de consigner les principaux événements décrit ainsi ce qui s'est passé: «Neuf hommes attachés aux services de l'île Saint-Paul se sont noyés en allant faucher les îlets du bout d'en-haut de l'île; le canot qui en conduisait onze chavira dans le petit rapide qui se voit à la pointe sud-ouest de l'île, presque vis-à-vis la batture appelée joncs. Deux seulement qui s'étaient cramponnés au canot furent sauvés en passant vis-à-vis la maison par Marguerite Poirier, servante surnommée «la Grande Marguerite» qui exposa gravement sa vie en volant à leur secours au moyen d'une auge à foulon et d'une pelle à four à défaut d'aviron. Les corps des neufs victimes furent immédiatement retirés de l'eau et exposés devant la maison pour leur faire subir l'examen des officiers de justice, après quoi les parents les réclamèrent pour leur rendre les devoirs de la sépulture.»

C'est l'imprudence d'un des employés qui serait la cause de la tragédie: «Il faisait osciller le canot pour faire peur aux autres». Les victimes, ajoute la soeur annaliste, se sont allées au fond de l'eau et aucun d'eux n'était parvenu à la surface. Cette circonstance est probablement due au copieux déjeuner de grosses crêpes que ces hommes venaient de prendre.»

Si un employé a été à l'origine de la pire tragédie de l'histoire de L'Île-des-Soeurs, l'imprudence de quelques personnes, pourtant supposément conscientes des dangers, est à l'origine d'une autre noyade. Nous sommes au mois d'août 1875. Quelques bons pères jésuites se rendent sur l'île pour se reposer. A la fin de la journée, malgré de forts vents, malgré aussi les mises en garde de la Soeur Saint-Eloi, ces personnages décident de retourner à Montréal. Aucun ne semble avoir eu une expérience de navigation sur le fleuve. Le courant les entraîne vers les piliers du pont Victoria. Leur embarcation heurte un des ces piliers et chavire. Un passager, «sentant ses forces l'abandonner, demanda l'absolution, fit ses adieux à ses compagnons de détresse et disparut sous les flots.»

Heureusement, tous les incidents ne terminent pas aussi mal. Ainsi, le 27 décembre 1938, alors que le fleuve est en partie gelé et qu'il tombe un grésil poussé par un fort vent qui cause des vagues de près de deux mètres, des employés décident quand même d'effectuer une traversée pour ramener un prêtre à Montréal. L'embarcation est prise dans les glaces. Des secours s'organisent malgré la noirceur. Il fallut presque des efforts surhumains pour sauver les passagers de la chaloupe.

Maintenant que L'Île-des-Soeurs et celle de Montréal sont reliées par un lien tangible, de telles mésaventures sont devenues choses du passé!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 12 juillet 2005 avec Une île imprégnée de prières...


Dixième épisode
Une île imprégnée de prières...

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

On ne peut concevoir un coin de pays où vivent des Soeurs sans que celui-ci possède un ou des lieux où elles assistent aux offices religieux, où elles prient et méditent. Mais il a fallu attendre un certain temps avant que des membres de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal demeurent en permanence sur L'Île-des-Soeurs.

En 1769, année où elles deviennent propriétaires de l'ensemble de l'île, quelques Soeurs seulement passent sur les lieux les mois où il y a des travaux aux champs. Dans le «Cahier historique» consacré à l'île par Soeur Sainte-Marthe, on lit: «De 1770 à 1880, il y avait (...) trois Soeurs fortes et quatre bonnes filles laïques. Dans les circonstances extra, telles que faire les boucheries, tondre les moutons, arracher le lin, tourner et engerber le grain au besoin; éplucher les grains de semence et le blé des hosties, cueillir les fruits; au temps des grandes promenades, trois fois l'année, un bon nombre de novices et de Soeurs de la Communauté allaient aider; pour cela, il y avait à Pointe-Saint-Charles deux grandes voitures, appelées barrouches, de six places chacune qui transportaient ces Soeurs.»

Or, il fallait que ces personnes puissent remplir leurs devoirs religieux. Au début, il n'y avait pas de prêtre résidant. En 1825, Jean-Jacques Lartigue, évêque coadjuteur de l'évêque de Québec (le diocèse de Montréal n'existait pas encore et la région montréalaise relevait de l'évêque de Québec), accorde la permission de célébrer la messe de temps à autre au manoir, vu qu'il n'y a pas encore de chapelle. Cette autorisation ne concerne pas le dimanche, vu que tous les prêtres disponibles veillaient au service religieux sur l'île de Montréal. Les Soeurs qui vivaient sur «leur» île se rendaient à l'église Notre-Dame assister à la messe.

A partir des années 1840, de temps à autre l'évêque de Montréal ou des prêtres de Saint-Sulpice viennent célébrer la messe à l'île. Presque à chaque année, le 25 janvier, jour de la fête de saint Paul, patron de l'île, il y a une messe solennelle. Le 4 novembre 1841, les religieuses assistent à l'érection d'un chemin de croix. L'année suivante, il y a exposition du Saint-Sacrement «plus que pour une seule journée». La même année, deux pères oblats séjournent à l'île pour y prêcher une retraite aux domestiques. En 1843, c'est la bénédiction d'une croix élevée devant la maison principale.

Une île imprégnée de prières...

Depuis 1850, à la suite de la permission qui leur est accordée, les religieuses gardent en permanence le Saint-Sacrement dans leur petite chapelle. L'évêque Ignace Bourget leur écrit: «Je permets que l'on garde le saint Sacrement dans la chapelle de l'île Saint-Paul toute le saison d'été, pour la consolation de vos Soeurs infirmes et aussi celles des Soeurs qui y demeurent, obligées pour le bien de vos métairies, à se passer habituellement de la compagnie d'un si bon Maître.»

Au cours des décennies suivantes, on assistera à la multiplication de la présence religieuse sur l'île. Le nombre de Soeurs augmentera et cette terre sera de plus en plus imprégnée de prières. Ce qui n'empêchera pas bien des tragédies de s'y produire!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 26 juillet 2005 avec L’Île-des-Soeurs ne sera pas l’île de la quarantaine.


Onzième épisode
L’Île-des-Soeurs ne sera pas l’île de la quarantaine

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

Au milieu des années 1840, en Irlande, une maladie s'attaque aux pommes de terre. C'est la famine. Une des rares chances de survie consiste à émigrer au Nouveau-Monde. Alors qu'une taxe existe pour les personnes qui arrivent au port de New-York, celui de Québec accueille les immigrants sans leur imposer quelque dû que ce soit. Pour la seule année 1847, on évalue à 100 000 le nombre d'arrivants dans la vallée du Saint-Laurent. Plusieurs avaient décidé d'aller s'installer dans le Haut-Canada, c'est-à-dire l'Ontario actuel, ou encore aux Etats-Unis. Mais bon nombre n'atteindront pas ces destinations, car ils seront victimes du typhus.

En effet, à bord des navires qui amènent ces immigrants, les conditions sanitaires sont plus que pauvres. Il était donc normal que la maladie éclate au cours de la traversée. Depuis quelques années déjà, existait une station de quarantaine à Grosse-Ile. Ce qui n'empêchera pas le typhus de se répandre aussi bien à Québec qu'à Montréal. À ce dernier endroit, les malades irlandais sont logés dans des «sheds» situées près du canal de Lachine. Comme une bonne partie des «pestiférés» sont catholiques, des prêtres se chargent de leur administrer les derniers sacrements. «Cinq de ces saints prêtres, lit-on dans l'Histoire de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal, furent victimes de leur zèle et moururent en peu de temps, les uns après les autres; cinq autres de ces Messieurs contractèrent aussi la maladie qui, en quelques jours, les mit aux portes de la mort.»

À Montréal, c'est la panique. Les morts se comptent par centaines, voire même par milliers. Les Soeurs de la Charité, plus connues sous le nom de Soeurs Grises, se prodiguent auprès des malades. Plusieurs d'entre elles sont malades. Il est alors question que les religieuses atteintes du typhus aillent faire leur convalescence à l'île Saint-Paul. Les dirigeantes de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal sont d'accord. Mais «nos engagés, hommes et filles, nous menacèrent de se retirer, tant ils étaient dans l'appréhension de contracter la maladie. Il fallut faire connaître cet inconvénient aux personnes respectables qui s'intéressaient à cette affaire; nous fûmes comprises.»

Une solution de rechange fut trouvée: non loin de la métairie de la Pointe-Saint-Charles, sur laquelle se trouve aujourd'hui la Maison Saint-Gabriel, une maison appartenant à un monsieur Grégory accueillit les religieuses malades. Ce qui signifie qu'aucune personne atteinte du typhus ne séjourna sur l'île.

Sur l'île de Montréal, le nombre de décès causés par le typhus serait de l'ordre de 5 000. La plupart des morts ont été enterrés à l'entrée du pont Victoria. Une pierre rappelle l'événement.

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 9 août 2005 avec L’Île-des-Soeurs est-elle à vendre?


Douzième épisode
L’Île-des-Soeurs est-elle à vendre?

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

Au tout début des années 1850, l'île connaît progrès sur progrès. Non seulement au chapitre de l'exploitation agricole, mais aussi sur le plan religieux. Le 8 juin 1850, Ignace Bourget, évêque du diocèse de Montréal, écrit à la Supérieure de la Communauté: «Je permets que l'on garde le saint Sacrement dans la chapelle de l'île Saint-Paul toute la saison de l'été, pour la consolation de vos Soeurs infirmes, et aussi celle des Soeurs qui y demeurent, obligées, pour le bien de vos métairies, à se passer habituellement de la compagnie d'un si bon Maître.» Pour les religieuses, cette décision épiscopale revêt une grande importance: elles se sentent mieux protégées et elles peuvent, à tout moment de la journée, se rendre à la chapelle pour prier.

Est-ce l'abolition du régime seigneurial en 1854 qui commence à susciter, chez certains Montréalais, le désir de devenir propriétaires de l'île? La ville connaît alors un développement rapide. La construction du pont Victoria établit des liaisons ferroviaires avec d'autres grandes villes. L'île n'est plus isolée!

En 1862, on voit des personnes visiter celle-ci et s'informer dans le moindre détail du potentiel des lieux. Mais la Congrégation de Notre-Dame de Montréal n'est pas encore prête à se départir de son bien, même si la métairie de Pointe-Saint-Charles (aujourd’hui Maison Saint-Gabriel) connaît d'importants développements. En 1869, il est à nouveau question, dans certains milieux, d'une éventuelle vente de l'île. L'année suivante, des journaux font état d'un contrat qui serait quasi prêt.

La rumeur a quelques fondements, puisque la Congrégation demande une évaluation de l'île. Le 22 juillet 1870, l'arpenteur et architecte Henri-Maurice Perrault, le neveu de l'arpenteur et architecte John Ostell, signe la lettre dans laquelle il évalue à 90 000 livres sterling, monnaie courante, la valeur des 800 arpents qui forment l'île Saint-Paul. Plusieurs personnalités apposent leur signature au bas du document: monseigneur Bourget, le supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice, le procureur du Séminaire de Montréal, le maire de Montréal, le ministre fédéral des Finances, le directeur de la compagnie ferroviaire Grand Tronc, etc. Le projet n'eut pas de suite, mais il fut à nouveau question de vendre l'île quatre ans plus tard.

Le 23 décembre de cette année 1874, une proclamation érigeait le village de la Rivière-Saint-Pierre qui comprenait l'île. Le 28 décembre 1876, le village devenait la Municipalité de Verdun. Même si cette municipalité ne fournissait aucun service à l'île Saint-Paul, ses dirigeants veulent exiger que la Communauté lui paie des taxes! Les religieuses contestent la réclamation et l'affaire se retrouve devant les tribunaux. Un premier tribunal donne raison aux Soeurs, mais la municipalité décide d'aller en appel devant les juges de la Cour supérieure: elle perdra sa cause et sera condamnée aux dépens. Tout n'est pas encore terminé à ce chapitre: la municipalité tentera à nouveau de percevoir des taxes.

Mais l'île n'est pas encore à vendre, même s'il en est à nouveau question en 1888.

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 23 août 2005 avec L’Île-des-Soeurs se modernise...


Treizième épisode
L’Île-des-Soeurs se modernise...

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

À la fin du XIXe siècle, l'île accepte mal sa dépendance de la ville de Verdun. La taxation pose toujours problème. Les religieuses font valoir auprès des autorités provinciales que Verdun ne leur accorde aucune protection contre les voleurs. En janvier 1899, un acte signé par le lieutenant-gouverneur de la province de Québec stipule qu'à l'avenir, l'île Saint-Paul «sera régie par le Conseil de comté comme si elle formait une municipalité séparée».

L'électricité et le téléphone font leur apparition sur l'île. En 1929, on peut présumer que les religieuses ont cessé de se servir de la corne de brume pour établir des contacts avec la métairie de la Maison Saint-Gabriel, à Pointe-Saint-Charles. La vie quotidienne change d'allure. La lumière électrique fait son apparition dans plusieurs bâtiments. On dispose maintenant de trayeuses électriques et d'une pompe à incendie. Un incubateur permet de multiplier le nombre de poussins. Il avait fallu construire une tour d'acier pour permettre l'acheminement du courant électrique.

Le 14 septembre 1930, les religieuses et les employés ont dû être surpris de voir atterrir sur l'île aux Chevaux, un îlot faisant partie du territoire de l'île Saint-Paul, un avion chargé du transport du courrier postal. À cause de problèmes techniques, le pilote avait dû se poser. Pour lui venir en aide, deux autres appareils toucheront terre sur l'île.

Quelques mois plus tard, soit le 23 mars 1931, un autre avion survole l'île. «Depuis quelques jours, raconte une religieuse dans son journal, la traversée étant impossible, nous manquions de pain. Nous avons essayé d'en cuire, mais le levain qui nous reste n'est pas de bonne qualité. Soeur Sainte-Marie-Edith (Turner), la bienfaitrice quotidienne de l'île, ici présente, s'est adressée à la compagnie d'aviation dont elle connaît bien un des dirigeants, Mr. H. M. Passmore, gérant de la Compagnie Fairchild, de Longueuil. Vers une heure, un avion arrivait, descendant très bas et nous parachutait une poche de douze pains. Le lendemain, Mr Frank Sydney, de la Standard's Brand Company, apprenant que nous n'avions plus de bon levain, nous en envoie, ainsi qu'un sac de douze pains avec une note nous invitant à les aviser de quelques autres nécessités.»

Il faut attendre l'année 1933 pour qu'un premier véhicule automobile fasse une apparition «permanente» sur l'île:une camionnette Wright, modèle 1915! Mais, pendant deux années, il est au repos. «En 1935, écrit l'abbé Camille Poisson, on songe à l'utiliser et l'un des employés, M. Blouin, aidé de M. Pierre Lacoursière, réussit à le remettre en marche. Ce dernier va ensuite le conduire pendant quatre ans, soit de 1937 à 1941, alors que le défaut d'essence, et davantage encore de pneus, le réduit au chômage.» Car en 1941, le Canada est en guerre. L'essence est rationnée et l'achat de pneus neufs est impossible. Bien plus, le gouvernement fédéral interdit d'utiliser les pneus d'un voisin!

Quelques années auparavant, soit le 29 septembre 1938, un certain émoi s'empare des habitants de l'île. Depuis quelques jours, plusieurs avions survolent le domaine des religieuses. On apprend alors, à la lecture d'un article publié dans le quotidien «The Montreal Daily Star», que «certains officiers considèrent l'île comme un endroit merveilleux pour y construire un aérodrome». L'Île-des-Soeurs devient donc de plus en plus un objet de convoitise!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 6 septembre 2005 avec L’île n’échappe pas aux incendies.


Quatorzième épisode
L'île n'échappe pas aux incendies

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

À travers son histoire, la région de Montréal a connu de multiples incendies. Que ce soit en 1734 ou en 1852, des dizaines de maisons, parfois même plus d'un millier dans ce dernier cas, ont été réduites en cendres. L'Île-des-Soeurs a aussi connu de telles tragédies, heureusement moins importantes. Au chapitre des catastrophes, après les inondations printanières, vient en second lieu le feu.

Soeur Marie-Anne Gauthier-Landreville raconte ainsi comment, en 1878, des religieuses réussirent à maîtriser seules un incendie qui aurait pu avoir de graves conséquences: «Une nuit de grande tempête d'hiver, la cheminée du poêle du dortoir prit feu et, après quelques instants, la couverture de la maison, léchée par les flammes, s'embrasait à son tour. Le danger était extrême; aussi, Soeur Saint-Eloi (Bourbonnais) appela au secours les hommes de service. Mais le contremaître, qui n'était plus jeune, ne voulut pas se risquer à monter sur le toit. Les autres n'osèrent pas non plus braver le danger; mais, dans un sursaut de courage, Soeur Saint-Eloi tenta, avec ses compagnes et les servantes, de sauver à tout prix la maison. Les unes charroyaient l'eau que les autres lançaient sur la couverture, par les lucarnes et le petit clocher. Enfin, après beaucoup d'angoisses, d'efforts et de prières, elles réussirent à éteindre l'élément destructeur.» Les religieuses eurent donc à elles seules le privilège de dire que la maison avait été sauvé d'un désastre et ce, en pleine saison hivernale alors que les conséquences auraient pu être désastreuses.

En 1891, un autre incendie se déclare, mais, grâce à l'intervention des employés, la buanderie ne fut pas complètement détruite. Deux ans plus tard, un autre feu se déclare, mais sans grandes conséquences. En 1911, cette fois-ci, ce n'est pas un incendie qui menace un bâtiment! Alors qu'une religieuse veut brûler des mauvaises herbes, le vent s'élève qui menace les champs avoisinants. Heureusement, une rapide intervention limite les dommages qu'à deux ou trois cents bottes de foin...

L'île n'échappe pas aux incendies

Il en est tout autrement le 11 septembre 1918. Cette fois, c'est la catastrophe! Les ouvriers travaillent alors à réparer les toitures des divers bâtiments de la ferme. Dans la forge, on a laissé un endroit où il y a un feu «régulier». Ce dernier engendre un incendie incontrôlable. Le vent aidant, en un rien de temps, la majeure partie des édifices s'enflamment. On fait appel aux pompiers de Verdun qui doivent emprunter des traversiers pour se rendre sur l'île qui n'est pas encore reliée aux villes environnantes par des ponts.

Les pertes sont énormes: sont détruits le poulailler où il y avait plus de 500 volailles; l'étable, l'écurie, la bergerie, la porcherie, la forge, le lavoir, le silo, sans compter de nombreux instruments agricoles ainsi que ce que l'on venait de récolter. Seul le vieux manoir trouve grâce devant l'élément destructeur.

«Quand après le sinistre, écrit l'abbé Camille Poisson, il est question, en 1919, de construire les dépendances, on décide de le faire, non plus cette fois à proximité du vieux manoir, en face de Verdun, mais bien de l'autre côté de l'île, celui qui donne sur le grand fleuve, entre Saint-Lambert et Laprairie, sur un terrain beaucoup plus haut, tout près de l'endroit où s'était élevée, durant plus d'un siècle et demi, la maison seigneuriale des Le Ber. Comme c'est là, désormais, que l'on va gérer la ferme, il y faut une résidence nouvelle pour les Soeurs et les employés, résidence qui, pour toutes fins pratiques, est appelée à supplanter la grande maison de Notre-Dame-de-la-Protection.

L'Île-des-Soeurs connaîtra-t-elle d'autres incendies d'importance? C'est une histoire à suivre!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 20 septembre 2005 avec Les vaches de l’île étaient-elles malades?


Quinzième épisode
Les vaches de l’île étaient-elles malades?

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

Au début des années 1920, la tuberculose est une des principales causes de décès. Le gouvernement de la province de Québec change la vocation du Conseil supérieur d'hygiène en «Service provincial d'hygiène». Ce dernier a pour fonction «de surveiller et d'améliorer la santé publique dans la province en enrayant la diffusion des maladies contagieuses et en prenant les mesures nécessaires à la protection de la santé et de la vie des individus». En 1923, sont créés seize dispensaires antituberculeux. Ils s'ajoutent aux trois qui existent déjà à Montréal et à celui de la ville de Québec. On cherche à dépister la tuberculose chez les enfants de 5 à 12 ans.

Une véritable psychose de la maladie se répand dans la population. Même si les religieuses qui vivent à l'île Saint-Paul prennent des précautions pour que le lait qu'elles acheminent dans les couvents de la région métropolitaine soit le plus sain possible, il semble bien qu'un doute subsiste chez certains. Les fermes de l'île comptent en tout 54 vaches qui donnent quotidiennement 148 gallons de lait, lequel est acheminé à la maison mère de la communauté.

Les vaches de l’île étaient-elles malades?

«Voici qu'un jour, raconte la soeur annaliste, deux médecins qui se disent envoyés par la dépositaire générale demandent à visiter le troupeau des laitières. On entre celles-ci dans l'étable; deux jours durant, se poursuit l'inspection qui amène le résultat suivant: le jeune boeuf de service pour le printemps prochain et 26 des meilleures laitières sont confisqués; le lait n'est propre que pour les animaux, et encore faut-il qu'il soit bouilli.»

«Les vaches, ajoute-t-elle, pourraient être mises à la boucherie pour les conserves. Ils (les deux médecins) s'offrent même à acheter ces animaux, à un quart du prix. Nous ne pouvons tuer ces vaches qu'après l'examen de l'un d'eux. On demande le nom, l'âge de chaque animal pour en faire rapport au gouvernement d'Ottawa. Il faut isoler les animaux, par conséquent ouvrir un autre parc.»

Assurées que ces deux spécialistes ont l'autorité nécessaire pour exécuter leur diagnostic, les soeurs demandent aux ouvriers de préparer les piquets pour enclore le champ où les vaches déclarées saines devront être enfermées. Quant aux bêtes confisquées, elles doivent demeurer dans l'étable avant que l'on puisse en disposer. «Le reste du foin y passa, l'ensilage aussi et une quarantaine de sacs de navets», déplore la religieuse chargée de consigner tout ce qui se passe sur l'île.

À cause de la vitesse à laquelle tout se déroule, on se pose peu de questions sur l'authenticité de ces deux médecins. Mais, conclut la bonne soeur, «pour l'avenir, disons bonnement qu'avant d'en venir à des inquisitions gouvernementales, surtout à l'époque actuelle, nous pourrions nous en rapporter au jugement consciencieux et sage de notre médecin vétérinaire qui connaît nos animaux.» Si les inspecteurs étaient des faux, ils ont dû faire de l'argent en revendant les bêtes!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 4 octobre 2005 avec L’Île-des-Soeurs, un attrait pour les visiteurs indésirables!


Seizième épisode
L’Île-des-Soeurs, un attrait pour les visiteurs indésirables!

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

À cause de sa proximité de l'île de Montréal, L'Île-des-Soeurs demeurait un endroit idéal pour aller chasser ou tout simplement pique-niquer. On se rappelle qu'en 1731, l'intendant Gilles Hocquart avait émis une ordonnance faisant «très expresse défense à toutes personnes de chasser et de pêcher dans l'étendue de la terre dudit sieur de Senneville» et ce, sous peine d'une amende. Senneville était alors propriétaire d'une partie de l'île Saint-Paul.

Plus dangereux sont les voleurs. Au cours de la nuit du 10 au 11 février 1928, deux jeunes garçons profitent du fait que la maison de Notre-Dame-de-la-Protection est inoccupée durant la saison hivernale pour la cambrioler. «Ils font main basse sur tout ce qui leur tombe sous la main: matelas, lits de plume, lingerie, prélarts, tapis, vaisselle.» Ils s'empressent d'aller vendre le tout à Verdun. Le chef de police de l'endroit devine rapidement qui sont les malfaiteurs qui sont mis aux arrêts. Les voleurs connaissaient bien l'île, puisque l'un d'eux était l'ancien traversier qui avait été congédié quelque temps auparavant.

Deux ans plus tard, soit à partir du 16 juin 1930, il faudra un permis spécial pour avoir le privilège de camper sur l'île. À cette époque, l'île n'a pas encore de constables, ce qui signifie que ce sont des employés qui sont chargés de faire la surveillance et d'intervenir au besoin. Leur tâche est difficile, puisqu'ils n'ont aucun pouvoir policier. Ils doivent se contenter de tenter de convaincre les «intrus» de quitter l'île.

En 1934, l'île possède ses propres constables. «C'est seulement quand ils se heurtaient à une mauvaise volonté persistante que finalement la force leur était de recourir aux grands moyens pour l'emporter enfin, écrit l'abbé Poisson. Dans certains cas, heureusement assez rares, ajoute-t-il, ils durent finalement en venir à cette extrême ressource, aussi énergiques qu'efficaces: après avoir dûment sommé les intéressés d'en sortir, défoncer les tentes avec leurs chevaux. Devant un tel argument, il fallait bien se rendre enfin et partir.»

Il faut croire que la mesure était efficace puisque, deux ou trois ans plus tard, les intrus furent de plus en plus rares. Mais, en 1938, vu que des étrangers sont venus couper des arbres sur l'île, on resserre la surveillance. Comme le nombre de personnes qui, hiver comme été, séjournent dans les lieux d'habitation de l'île, soit comme religieuses, soit comme étudiantes durant la saison estivale, soit comme visiteurs «officiels» est de plus en plus important, il est plus difficile d'échapper à la surveillance. L'Île-des-Soeurs devient alors un lieu de grand calme où la réflexion et la prière occupent une place importante.

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 18 octobre 2005 avec De nouvelles vocations pour L'Ile-des-Soeurs.


Dix-septième épisode
De nouvelles vocations pour L'Ile-des-Soeurs

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

À la fin des années 1930, l'aviation civile prend de plus en plus d'importance. Le 10 avril 1937, une loi fédérale avait créé la Trans-Canada Airlines, l'ancêtre d'Air-Canada et une filiale des Chemins de fer Nationaux. À cette époque, la nouvelle compagnie possédait «deux avions de passagers et un petit biplan utilisé pour étudier de nouveaux itinéraires». Dans la région de Montréal, il n'existait qu'un seul aéroport important: celui de Saint-Hubert. On cherche donc un nouvel endroit dans la région de Montréal pour construire un autre aéroport. Par un article publié, à la fin du mois d'août 1938, dans le quotidien anglophone The Montreal Daily Star, plus connu sous le nom de The Star, on apprend pourquoi depuis quelques jours des avions ont survolé à basse altitude L'Île-des-Soeurs: on cherche un endroit pour ériger un aéroport et l'île apparaît comme un endroit idéal.

Le 1er avril 1939, la Trans-Canada Airlines inaugure un service régulier entre Vancouver et Montréal. L'île demeure toujours un endroit convoité, surtout à la suite de l'entrée en guerre du Canada. Le 22 octobre 1940, sous le titre «L'Île-des-Soeurs aux Aviateurs?», le quotidien La Presse publie un article qui en surprend plusieurs. Il paraît que le ministère de la Défense nationale songe à réquisitionner l'île: «On sait, lisait-on, que le gouvernement fédéral avait d'abord jeté les yeux sur l'immeuble de l'Université de Montréal situé sur le Mont-Royal, puis ensuite sur le Jardin botanique. Ses représentants ont bien examiné les environs de Montréal pour y trouver un endroit propre à la formation militaire et propre aussi à la formation d'aviateurs. Ces représentants viennent d'examiner la ferme que possèdent les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, en face de Verdun, et ils estiment que l'endroit est excellemment situé. Une partie de l'île pourrait servir aux exercices militaires, une autre comme terrain d'aviation; enfin, le fleuve, entre l'île et Laprairie, offrirait un remarquable aéroport naturel. L'Île-des-Soeurs, ajoutait le journaliste, mesure environ deux milles de longueur par un mille de largeur. L'établissement agricole est considérable. Il y a environ 200 porcs, 50 vaches, des centaines de poules, de vastes potagers, des ruches nombreuses, etc. Une partie de l'île est encore boisée.»

On ne sait pourquoi, mais le journaliste ne semble pas préoccupé par le nombre de religieuses qui vivent sur l'île! Il termine ainsi son article: «Pour le moment, on ne sait pas si le gouvernement fédéral fera l'acquisition ou seulement la location de l'île. À la maison mère de la Congrégation de Notre-Dame, on ne sait rien de la nouvelle ci-dessus.»

Ce sera le site de Dorval qui sera choisi et c'est à cet endroit que des Britanniques suivront des cours d'apprentissage au vol... Décidément, le gouvernement fédéral a l'oeil sur l'île puisque, en 1942, il songera à y établir un Musée de l'Homme!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 1er novembre 2005 avec L'Île-des-Soeurs durant la Deuxième Guerre mondiale.


Dix-huitième épisode
L'Île-des-Soeurs durant la Deuxième Guerre mondiale

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

Lorsqu'éclate, au début du mois de septembre 1939, un nouveau conflit, c'est le temps des récoltes à L'Île-des-Soeurs. Les religieuses sont toujours les seuls propriétaires de l'endroit. Des ouvriers travaillent à l'entretien des divers bâtiments.

L'hiver de 1939-1940 est marqué par quelques tempêtes importantes. Ainsi, au cours de la nuit du 13 au 14 mars, «grand vent, beaucoup de neige sur les fils du téléphone, écrit une religieuse, le fil qui conduit le téléphone entre la maison du contremaître et à la vacherie a été cassé. Vers les neuf heures, un fil électrique ayant dû frapper les fils téléphoniques, une sorte d'explosion s'est produite et a brûlé les fils téléphoniques près des boîtes de téléphone et à plusieurs endroits. Nous attribuons la préservation à notre Mère Bourgeoys dont l'image est au-dessus du téléphone et à saint Amable dont la statue est sur la pharmacie. Dans l'après-midi, M. Pierre Lacoursière et M. Albert Caya, deux de nos employés, ont réparé les fils malgré le froid et la neige.»

Ce même hiver voit disparaître le pont de glace qui, certaines années, se formait entre l'île et Laprairie. Une des raisons qui expliquent cette disparition est que le Conseil municipal de Laprairie a refusé de voter les crédits nécessaires pour l'entretien du pont, soit une somme de moins de trois cents dollars. Une autre raison réside dans le développement du boulevard Taschereau «qui longe le fleuve en face de l'île et qu'il faut nécessairement emprunter pour arriver au pont de glace». Le boulevard «serait devenu à peu près inaccessible aux voitures d'hiver à traction animale, automobiles et camions sur cette voie à circulation intense qu'on entretient tout l'hiver, dévorant la neige au fur et à mesure qu'elle tombe pour ne laisser que l'asphalte».

Du 9 au 12 décembre 1941, les employés de l'île sont occupés à rechercher les bêtes à cornes pour les enfermer dans les étables. Depuis le printemps, elles sont libres d'aller où elles veulent, surtout dans les bois. Quatre hommes à cheval tentent de les forcer à prendre le chemin des étables, mais en vain. Après deux jours, reste seulement un jeune veau. Le 12, «armé d'un fusil, un des employés, écrit la soeur annaliste, se met en marche dans les bois. Mort ou vivant, le veau reviendra. Caché derrière un arbre, cet employé simule le beuglement des vaches; le veau y répond et s'approche. Un gros chien se charge de l'affaire et c'en est vite fait.»

Quelques mois plus tard, l'abbé Charles Poisson prévoit un brillant avenir pour L'Île-des-Soeurs. «À une date plus ou moins rapprochée, écrit-il, l'île Saint-Paul est appelée à devenir une partie intégrante des villes de Montréal ou de Verdun, dont elle constituerait soit un immense parc public avec plages aménagées un peu partout pour les baigneries, (...) soit une partie importante de l'une de ces cités, ou simple quartier, telles la Pointe-Saint-Charles ou la Côte Saint-Paul, ou un lieu de résidence préférée pour la gent 'chic', tels Outremont ou Westmount.» On ne saurait mieux prévoir!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 15 novembre 2005 avec De l’île Saint-Paul à L'Île-des-Soeurs.


Dix-neuvième épisode
De l’île Saint-Paul à L'Île-des-Soeurs

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

L’année 1956 marque un tournant dans l’histoire de l’ïle: les religieuses se départissent de leur propriété. Avant d’aborder la seconde partie de l’histoire de L’Île-des-Soeurs, il serait intéressant de résumer le passé de cette portion du territoire québécois. Commençons donc par la période allant des débuts à 1769, moment où les Soeurs de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal deviennent les uniques propriétaires de l’île.

De l’île Saint-Paul à L'Île-des-Soeurs

Avant même l’année 1636 alors que la Compagnie de la Nouvelle-France concède à Jean de Lauzon la seigneurie de la Citière qui comprend l’île. Celle-ci prendra plus tard le nom de Saint-Paul, rappelant ainsi le souvenir de Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve. Déjà depuis des siècles, des Amérindiens ont fréquenté les lieux, à preuve les artefacts trouvés lors de fouilles archéologiques.

Le 28 janvier 1664, Lauzon cède l’île Saint-Paul à Claude de Robutel de Saint-André, à Jacques Le Ber dit Larose et à Jean-Baptiste Lavigne. Chacun est propriétaire d’un tiers du territoire. Robutel et Le Ber commencent rapidement à faire cultiver leurs terres. Peu après, Lavigne décide d’embrasser l’état religieux et il cède à Marie Le Ber sa propriété. L’année suivante, Marie entre chez les Ursulines et elle donne à son frère Jacques la portion de l’île que lui avait donné Lavigne.

En 1695, Jeanne Le Ber, la fille de Jacques, prononce des voeux solennels de réclusion. Elle donnera à la Congrégation de Notre-Dame de Montréal la portion de terre dont elle avait hérité sur l’île Saint-Paul. Le 16 juillet 1706, Zacharie Robutel, le fils de Claude de Robutel, procède à un échange de terrain avec les Soeurs de la Congrégation. Ces dernières agrandissent alors leur propriété insulaire. Elles possèdent alors plus du tiers de l’île Saint-Paul. Elles ne s’établissent pas encore sur cette dernière, préférant faire cultiver leur terre par des employés de la ferme Saint-Gabriel.

Nous vous donnons rendez le mardi 29 novembre 2005 avec 1769-1956: une île réservée aux religieuses....


Vingtième épisode
1769-1956: une île réservée aux religieuses...

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

Le 25 août 1769, les Soeurs de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal devenaient donc les seules propriétaires de l’île Saint-Paul, qui n’était pas encore connue sous le patronyme d’Île-des-Soeurs. Elles avaient mandaté un monsieur Auger pour agir en leurs noms lors de l’encan de mise en vente de l’île. Pour pouvoir disposer du montant nécessaire pour l’acquisition du domaine, les religieuses avaient dû se départir d’une terre située à Verdun et de l’île-à-l’Aigle, sise face à Boucherville. De plus, un Sulpicien leur avait fourni la somme qui manquait pour compléter la transaction.

Aussitôt que tout ce qui concerne l’achat de l’île est complété, des Soeurs commencent à demeurer sur le site. Certains hommes qui travaillaient pour les anciens propriétaires ou pour les religieuses continuent à travailler pour ces dernières. En 1770, selon soeur Gauthier-Landreville, «on dispose des bâtiments pour y loger le bétail: chevaux, bêtes à cornes, moutons, porcs et une basse-cour: poules, canards, pigeons. On y fait beaucoup d’élevage.» L’île va produire une partie des choses nécessaires à l’alimentation de la communauté et des pensionnaires de la région montréalaise. Le reste sera fourni par la ferme de Saint-Gabriel.

La vie sur l’île n’est pas toujours d’un grand repos. Les occupantes l’apprennent, le 11 novembre 1775, alors que des insurgés américains qui s’apprêtent à attaquer Montréal passent la nuit sur l’île. Deux jours plus tard, ces envahisseurs s’empareront de la ville qui sera occupée par les Américains jusqu’au mois de juin de l’année suivante.

Les besoins augmentant, les religieuses font construire de nouveaux bâtiments, augmentent la quantité de terre cultivable et voient à la multiplication du bétail. En 1788, on procède à la construction d’une nouvelle maison en pierre, car la grande demeure construite par Jacques Le Ber était dans un état de délabrement. Trois ans plus tard, c’est la construction d’une nouvelle étable. Puis on commence l’élevage des dindes, la fabrication du sucre d’érable et la culture du lin. On augmente le nombre d’arbres fruitiers. L’autosuffisance devient de plus en plus importante. La mécanisation fait son apparition avec, en 1835, l’acquisition d’une batteuse, «ce qui signifie que l’on n’a plus besoin, durant la saison hivernale, que de 15 hommes pour battre le grain».

1769-1956: une île réservée aux religieuses...

Sur le plan religieux, il n’y a pas encore d’aumônier résidant, mais tranquillement, les offices deviendront plus fréquents, plus réguliers. Le 4 juin 1841, l’île accueille Charles de Forbin-Janson, l’évêque du diocèse de Nancy, qui séjourne au Bas-Canada, entre autres, pour prêcher les premières retraites. Il fera la bénédiction des champs et il demandera au Seigneur de préserver l’île des inondations qui, presque chaque année, causent d’importants dommages. Le 4 novembre de la même année, un Sulpicien procède à l’inauguration du chemin de croix de la chapelle. En 1850, au grand plaisir des religieuses, ces dernières obtiennent d’Ignace Bourget, l’évêque du diocèse de Montréal, l’autorisation de garder le Saint-Sacrement dans leur chapelle.

La possession de l’île Saint-Paul n’est pas sans causer certains tracas aux autorités de la communauté. Ainsi, en 1869, pour la première fois, il est question de vendre le domaine. Comme preuve que la chose est sérieuse, l’année suivante, un arpenteur est mandaté pour faire un relevé de l’île et établir une première évaluation de sa valeur marchande. Au cours de la seconde moitié des années 1870, le village de Verdun, qui avait été érigé en municipalité, croit qu’il a le pouvoir de taxer l’île. L’affaire se retrouvera devant les tribunaux. Heureusement pour les religieuses, ces dernières auront gain de cause. Le tout ne sera pas réglé pour autant, car, en 1887, la communauté recevra un compte de taxes municipales et scolaires. Est-ce pour cette raison que, l’année suivante, il sera à nouveau question de vendre l’île? A la suite d’un appel au gouvernement de la province de Québec, l’île sera détachée de la municipalité de Verdun et deviendra indépendante en 1899. En 1907, elle sera incorporée à la municipalité de comté.

Les années passent, les récoltes se suivent, mais pas toujours avec le même succès. Trop souvent, ce sont les inondations printanières qui causent toutes sortes de dégâts. Mais l’île peut fournir à la communauté de plus en plus de produits. Ainsi, en 1916, elle produit 4412 livres de porc, 5340 livres de boeuf, 1402 livres de veau, 17 152 gallons de lait, 3758 livres de beurre, 298 volailles et 132 douzaines d’oeufs.

Il n’y a pas que l’eau qui présente des dangers, il y a aussi le feu. Le 11 septembre 1918, une partie des bâtiments sont la proie des flammes. Heureusement, le progrès est présent. Dans les années 1920, l’île est reliée au reste du monde par le téléphone. Les religieuses font l’acquisition d’un yacht. On ajoute un chaland.... et le premier aumônier permanent! Puis, c’est l’électricité, une trayeuse électrique, une pompe à incendie, etc. Un premier camion fait son apparition en 1933.

Les visiteurs sont de plus en plus nombreux. L’été, non seulement l’île sert de lieu de convalescence pour les religieuses malades, mais aussi de centre d’études et de perfectionnement.

Les rumeurs de vente se multiplient. Il est question de toutes sortes de projets qui pourraient voir le jour sur l’île. Au début des années 1950, décision est prise de vendre l’île. Il faut se rappeler que tout change dans la région métropolitaine. Ainsi, le 11 août 1954, débutent les travaux de construction de la Voie maritime du Saint-Laurent. Le temps est donc venu pour la Congrégation de Notre-Dame de Montréal de se départir de «son» île. Ce qui aura lieu, officiellement, en janvier 1956.

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 13 décembre 2005 avec L’île a un nouveau propriétaire.


Vingt et unième épisode
L’île a un nouveau propriétaire

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

À plusieurs reprises, depuis les années 1880, la direction de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal avait songé à se départir de l’île Saint-Paul, que plusieurs appellent déjà, depuis des décennies, l’île des Soeurs. Au milieu des années 1950, le temps est donc venu de trouver un acquéreur pour le domaine qui, jusque là, avait servi de ferme pour les religieuses.

Le début de la construction de la Voie maritime du Saint-Laurent laisse entrevoir d’importants changements dans le voisinage de l’ïle. À la mi-mars 1955, un arpenteur-géomètre dresse un nouveau plan de cette dernière. Quelques jours auparavant, dans l’hebdomadaire Le Messager de Verdun, Pointe-Saint-Charles, Ville de La Salle et Côte Saint-Paul, on faisait état d’une déclaration d’un avocat d’une importante firme de Montréal à l’effet qu’une entente était intervenue avec une compagnie dont on ne révèle pas le nom. Parmi les conditions fixées par les religieuses, il y avait «l’interdiction d’employer l’île comme parc, terrain de course ou autre usage semblable».

La rumeur veut que l’on réalise un projet de construction d’une valeur de soixante-quinze millions de dollars. On prévoit qu’assez rapidement, la population de l’île pourrait atteindre 30 000 habitants. De plus, il est question d’une annexion de l’île à la Cité de Verdun. Mais une majorité de propriétaires de Verdun avaient déjà rejeté l’idée d’une éventuelle annexion! On parle de construire un pont temporaire qui relierait l’île à la cité voisine. De plus, à la mi-juillet de cette même année 1955, Paul Chevrier, le président de l’Administration de la Voie maritime du Saint-Laurent, annonce la construction d’un nouveau pont entre la rive sud et l’île de Montréal.

On apprend aussi que c’est la firme Quebec Home and Mortgage Corporation Ltd, dont le président est Judah Leib Gewurz, qui se porterait acquéreure de l’île. On apprend aussi que, si l’achat se concrétise, les religieuses pourront demeurer encore un certain temps dans les bâtiments qu’elles possèdent. Dans une entrevue qu’il accordait à un journaliste du Petit Journal, Judah Leib Gewurz avait tenu à préciser: «Je considère que c’est notre responsabilité de créer quelque chose de magnifique et de beau dans cette île. Nous sommes déterminés à créer quelque chose qui sortira de l’ordinaire sur le continent nord-américain, quelque chose que les religieuses de la Congrégation seront orgueilleuses de voir se développer sur ce coin de terre qui leur est tellement cher.» Ce que l’on vise, c’est de réaliser «le domaine résidentiel le plus merveilleux en Amérique du Nord»!

Nous vous donnons rendez-vous le mardi 27 décembre 2005, avec Qui va annexer L'Île-des-Soeurs?


Vingt-deuxième épisode
Qui va annexer L'Île-des-Soeurs?

par l’écrivain et historien Jacques Lacoursière

La vente éventuelle de L’Île-des-Soeurs pose le problème de son annexion, vu que jusque là elle était indépendante. Les villes de Montréal et de Verdun sont intéressées à mettre la main sur l’île. Le 6 avril 1955, à la suite d’une entente entre la Quebec Home and Mortgage Corporation Ltd, le futur propriétaire, et le conseil de ville de Verdun, ce dernier tient une assemblée spéciale au cours de laquelle est adoptée la résolution suivante:

«Attendu que la cité de Verdun a été avisée de bonne source que les propriétaires éventuels de l’île Saint-Paul, MM. Colin A. Gravenor et al, ont l’intention de demander l’annexion de ce territoire à la cité de Verdun, et attendu que les dits propriétaires éventuels agissant par l’intermédiaire de leur conseiller légal, ont demandé à la cité de Verdun de stipuler les conditions et les arrangements auxquels une telle annexion peut se faire et les responsabilités et obligations que la cité de Verdun assumera en vertu d’une telle annexion, il est résolu que la cité de Verdun répond à la dite demande, à l’effet qu’une telle annexion sera entreprise suivant les ententes suivantes: (...)

3- Il est entendu que, comme une des conditions d’annexion, le propriétaire devra avoir le droit de préparer des règlements d’urbanisme et d’habitations à son gré, pourvu que ces règlements soient équivalents aux meilleurs standards et dispositions présentement en vigueur et incorporés dans les règlements existants de la cité de Verdun touchant ces questions, l’intention des propriétaires étant de développer le territoire comme un district résidentiel ultra-moderne avec les développements commerciaux connexes, le tout sujet à l’approbation du conseil de la cité.

4- Il est entendu que les améliorations locales seront posées et installées sur la base que ces services, eau, égouts, trottoirs et autres dépenses capitales pour améliorations locales seront payables par les propriétaires riverains subdivisés durant une période d’années, suivant la loi en ce qui concerne chaque service en particulier. (...)

10- Il est entendu que la cité de Verdun fournira l’eau, les égouts, les chemins, les trottoirs et autres facilités aux futurs payeurs de taxes de l’ile, aussitôt qu’il sera pratiquement possible de le faire, pourvu qu’ils soient dans une zone continue commençant à l’endroit le plus près de l’entrée de l’île et se continuant de façon ininterrompu. Tous les travaux capitaux et les améliorations seront au frais des propriétaires de l’île. (...)

12- Les propriétaires de l’île s’engagent à ne développer que cette partie de l’île qui se trouve au-dessus de la ligne des eaux hautes, ainsi que toute partie qui sera subséquemment remplie au-dessus de cette ligne.

13- Les propriétaires de l’île s’engagent à céder à la cité tout terrain nécessaire pour fin de rues, ruelles, parcs, terrains de jeux et autres places publiques.»

Il est déjà question de la construction d’un pont devant relier l’île à la cité de Verdun! La ville de Montréal est, elle aussi, intéressée à annexer l’île. Mais, d’autre part, les éventuels propriétaires voient quelques avantages à ce que L’Île-des-Soeurs demeure indépendante, car l’annexion à Verdun présente au moins un inconvénient important: la cité de Verdun est sous le signe de la prohibition. Ce qui signifie que, sur l’ïle, il ne pourrait y avoir de bars ou de tavernes.

Le 11 janvier 1956, en présence de Judah Leib Gewurz, le Comité des bills privés de la Législature de la province de Québec donne son accord à l'annexion de L’Île-des-Soeurs à la cité de Verdun. Pendant les délibérations, un représentant de la ville de Montréal s’était objecté à la chose, mais le premier ministre Maurice Duplessis était lui-même intervenu pour que ce point de la charte de la cité de Verdun soit adopté sur le champ. Par contre, la demande suivante sera rejetée à la demande de Duplessis: «Après la vente ou la subdivision du terrain de L’Île-des-Soeurs, tous les travaux municipaux de capital qui y seront exécutés par la cité seront payés exclusivement par les propriétaires ou les contribuables de L’Île-des-Soeurs. Le premier ministre fait valoir que «Verdun faisait l’acquisition d’actifs de grand valeur et qu’elle ne devait pas faire subir tout le fardeau uniquement par les futurs résidants de l’île».

C’est la dernière chronique portant sur les origines de l'Île-des-Soeurs.


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