Chroniques

Portraits de femmes

Portraits de femmes

Jeanne LeBer

La Nouvelle-France se comprend à partir des gestes et des exploits que des pionniers et des pionnières ont accomplis malgré tous les dangers et aléas que peut représenter l’aventure vers l’inconnu. À ce titre, Jacques Cartier, Samuel de Champlain et Paul Chomedey de Maisonneuve sont certainement les figures masculines les plus souvent citées, alors que, chez les femmes, il est souvent question de Marie de l’Incarnation, de Jeanne Mance et de Marguerite Bourgeoys. Plusieurs autres femmes ont largement contribué au développement du nouveau pays dont les figures cependant demeurent souvent méconnues.

Par cette série de chroniques, prenons quelques moments pour tourner les pages du grand livre de l’Histoire et découvrons des femmes d’exception: Catherine Tekakouitha, Marie-Madeleine Chauvigny de la Peltrie, Agathe de Saint-Père, Marie Morin, Marie Barbier et Marguerite d’Youville.

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Premier épisode
Catherine Tekakouitha (1656-1680)
Catherine Tekakouitha (1656-1680)

© Maison Saint-Gabriel

En 1646, à Ossernenon, dans la vallée de la rivière Mohawk, les missionnaires jésuites Isaac Jogues et Jean Lalande sont torturés par les Agniers. Dix ans plus tard, en ce même lieu, naît une enfant, Catherine Tekakouitha, dont le destin allait marquer les Amérindiens.

«Tekakouitha» signifie, dans la langue iroquoise, celle qui avance en hésitant. On désigne ainsi cette enfant qui, suite à l’épidémie de petite vérole qui décime Ossernenon, en 1660, est laissée orpheline de père et de mère, avec une vue affaiblie et un visage grêlé de cicatrices. Sa mère biologique, une Algonquine convertie au catholicisme, habite Trois-Rivières lorsqu’elle est capturée vers 1653 par les Agniers, pour être liée au chef de la tribu. Celui-ci devient le père de Catherine – ce prénom ne lui est donné qu’à l’âge de 20 ans, lors de son baptême.

Adoptée par son oncle après la mort de ses parents, Catherine part s’installer, avec tous les survivants de la bourgade, de l’autre côté de la rivière, le lieu qui prend le nom de Gandaouagué. Plus âgée, Catherine y critique le mode de vie des Agniers. Elle refuse de se marier et elle souhaite demeurer vierge. À sa demande, le père jésuite Jacques de Lamberville la prépare au baptême, qu’elle reçoit le jour de Pâques 1676. Ce rite de passage, mal perçu par la majorité des siens, lui vaut de nombreuses persécutions. On lui lance des pierres lorsqu’elle se rend à la chapelle et, comme elle refuse de travailler le dimanche, sa tante l’exclut des repas. L’histoire raconte même que pour qu’elle renonce à ses croyances, un attaquant l’ayant menacée avec une arme se serait enfui, furieux, après que Catherine, tête baissée et prête à recevoir le coup, lui eût dit: «si tu peux prendre ma vie, tu ne peux prendre ma foi.»

Sous les conseils de Lamberville, en 1677, Catherine part vivre à la mission Saint-François-Xavier. Elle y arrive à l’automne, après un difficile voyage, et fait sa première communion à Noël. L’année suivante, elle visite un couvent à Ville-Marie et elle est tellement impressionnée par la manière dont vivent les soeurs qu’elle demande à ce qu’un couvent soit construit dans la mission. Cela lui est refusé, mais les Jésuites lui permettent de prononcer son voeu perpétuel de chasteté le 25 mars, jour de la fête de l’Annonciation.

Ne voulant s’éloigner de l’église, elle cesse d’accompagner les siens à la recherche du gibier et s’impose une vie de pénitence. Elle va jusqu’à mêler des cendres à sa nourriture et dormir sur un lit couvert d’épines. Souffrant de maux de tête et d’estomac, elle tombe très malade au début de l’année 1680 et doit demeurer alitée. Le 17 avril, après avoir communié, elle promet de veiller sur ses semblables et sur le pays et meurt en prononçant les noms de Jésus et de Marie.

Une quinzaine de minutes après sa mort, le père Cholenec s’aperçoit que Catherine se couvre d’une beauté radieuse et que ses marques au visage s’embellissent miraculeusement. Plusieurs miracles lui sont attribués par la suite.

Les écrits des missionnaires jésuites Claude Chauchetière et Pierre Cholenec ont permis à l’histoire de Catherine Tekakouitha de parvenir jusqu’à nous. En 1943, l’Église catholique romaine a reconnu sa vie exemplaire (titre de Vénérable) et, en 1980, les mérites et les vertus de sa béatitude (titre de Bienheureuse). Des centaines d’Amérindiens assistaient, à Rome, aux cérémonies en l’honneur de cette vierge, surnommée le «Lys des Agniers», patronne des orphelins, des exilés et des personnes ridiculisées pour leurs croyances religieuses.

Nous vous donnons rendez-vous le 18 mai 2010 pour un autre portrait de femme...

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Deuxième épisode
Marie-Madeleine Chauvigny de la Peltrie (1603-1671)
Marie-Madeleine Chauvigny de la Peltrie (1603 – 1671)

Source: BiblioBazaar, LLC Crédits: Narcisse-Eutrope Dionne, Serviteurs et Servantes de Dieu en Canada: quarante biographies, [Québec], Les Jésuites, 1904, 316 p., réédité par BiblioBazaar.

Au XVIIe siècle, les Françaises qui s’établissent en Nouvelle-France sont généralement des religieuses ou des «filles à marier». L’alençonnaise Marie-Madeleine de Gruel de la Peltrie, née Chauvigny, fait cependant figure d’exception. En effet, ce qui la mène en Nouvelle-France est l’aventure philanthropique dans laquelle elle s’investit de manière exceptionnelle pour une femme de son temps.

Mariée contre son gré à Charles de Gruel de la Peltrie, qui décède après seulement cinq ans d’union, Marie-Madeleine devient veuve à l’âge de 22 ans. Son père veut qu’elle se remarie, mais elle souhaite entrer dans les ordres - ce qui ne réussit pas. Toutefois, de multiples influences guident sa volonté et sa foi profonde vers la réalisation d’une entreprise impensable pour une jeune femme de son temps: financer l’oeuvre des toutes premières religieuses qui s’établissent en Nouvelle-France... et les y accompagner. Parmi ces influences, les plus déterminantes sont certainement les Relations des Jésuites de 1636 qu’elle lit avec beaucoup d’intérêt, la rencontre de Marie Guyart, qui deviendra sa grande amie, et l’héritage qu’elle reçoit suite à la mort de son mari.

Le 4 mai 1639, Madame de La Peltrie et sa suivante, Charlotte Barrée, quittent la France à bord du navire amiral Le Saint-Joseph, avec trois Ursulines et trois Augustines hospitalières de Dieppe. Au terme d’un long et difficile voyage, elles arrivent à Québec en août et elles sont alors accueillies par tous les habitants. Le soutien financier de Madame de La Peltrie permet la construction d’une habitation faisant office de monastère pour les Ursulines. Madame de la Peltrie y loge un an, et, suite à l’arrivée de deux autres religieuses, elle s’installe chez Monsieur de Puiseaux, un vieil ami de Samuel de Champlain qui avait fait fortune aux Antilles. Là, elle se trouve à proximité d’Amérindiens, à qui elle enseigne le français, le calcul et la foi catholique.

Pendant ce temps, en France, son oeuvre de mécénat et son implication se font connaître et inspirent l’élan d’autres femmes, dont Jeanne Mance, qui ambitionne fonder un hôpital. Elle se lie au projet missionnaire de la Société Notre-Dame-de-Montréal, pour lequel Paul Chomedey de Maisonneuve est mandaté, mais arrive à Québec avant lui, à l’été 1641. Elle y reçoit les virulentes critiques des gens de Québec, qui qualifient ce projet de «folle entreprise», mais elle obtient le support et la protection de Madame de la Peltrie, qui devient son amie.

À leur arrivée à Québec, Maisonneuve et les Montréalistes sont accueillis dans la grande maison de Monsieur de Puiseaux, à Sainte-Foy. Puis ils quittent, accompagnés de Madame de la Peltrie et de Charlotte Barré, pour fonder Ville-Marie, en mai 1642. Madame de la Peltrie collabore, pendant dix-huit mois à l’établissement de la colonie, ce qui ne l’empêche pas de financer la construction du couvent des Ursulines de Québec. À son retour, elle tente d’y être admise comme religieuse, mais elle échoue son noviciat. Exerçant humblement la tâche de lingère, elle vit dix-huit ans au Couvent des Ursulines, soit jusqu’à la fin de ses jours. Elle meurt à l’automne 1671, au terme d’une pleurésie qui la fait souffrir pendant deux semaines. Ses restes sont inhumés dans la chapelle des Ursulines.

Insoumise et déterminée, Madame de la Peltrie est, comme on le disait au XVIIe siècle, une véritable amazone – c'est-à-dire une pionnière qui allait, souvent seule et malgré les difficultés, au-delà des frontières connues.

Nous vous donnons rendez-vous pour un autre épisode, le 1er juin 2010.

Sources

Troisième épisode
Agathe de Saint-Père Le Gardeur de Repentigny (1657-1748)
Agathe de Saint-Père Le Gardeur de Repentigny (1657-1748)

Nom de l'artiste: Francine Auger
Titre et date de l’oeuvre: «Agathe de Repentigny», 1996
Dimensions: 29 x 38 cm
Médium: Aquarelle sur papier d’Arches

Lorsqu’elle arrive avec sa famille sur l’île de Montréal, en 1642, Mathurine Godé est encore toute jeune. L’année suivante, Jean de Saint-Père, son futur mari, s’y installe. Il deviendra le premier notaire de Ville-Marie. De leur mariage, célébré en 1651, naissent deux enfants: Claude, décédé en bas âge, et Agathe, qui ne connaîtra pas son père tué par des Amérindiens alors qu’elle n’a que six mois. Sa mère, remariée en 1658 à Jacques Lemoyne, aura dix autres enfants.

Agathe est l’aînée. Elle aide aux différentes tâches quotidiennes et elle apprend à se servir du métier à tisser qui se trouve dans la maison familiale, l’un des rares à Ville-Marie. À l’école de Marguerite Bourgeoys, elle se lie à des Algonquines qui lui montrent des techniques de tissage et de vannerie. Adolescente, elle complète son éducation chez les Ursulines de Québec, mais elle est renvoyée du pensionnat parce qu’elle est surprise à fréquenter son premier amour, Augustin Juchereau. De retour à Montréal, sa vie change brusquement: sa mère meurt, lui laissant la responsabilité des enfants.

Du haut de ses quinze ans, Agathe manifeste déjà sa force de caractère. À l’exemple des ménagères vaillantes de son entourage et des hommes d’affaires imposants que sont les Lemoyne, elle s’occupe des enfants et de la maison, elle apprend à négocier à la Place du Marché et elle obtient du succès dans ses démarches. Héritière d’une terre à Pointe-Saint-Charles, elle fait cultiver le chanvre et le lin et songe à ouvrir une manufacture de tissage...

C’est à l’âge de 28 ans qu’elle se marie au militaire Pierre Le Gardeur de Repentigny, un ami de la famille Lemoyne. Comme il est souvent en expédition, il laisse sa femme administrer les terres seigneuriales héritées de son père, Jean-Baptiste de Repentigny.

Tout en s’occupant de ses huit enfants, Agathe de Repentigny entaille des érables et raffine les techniques acquises auprès des Algonquines pour obtenir du sucre d’érable. Le sucre, qui se vend très cher en France, est une rareté dans la colonie. Elle est la première à solliciter ce marché, ce qui lui permet de bâtir sa fortune. Puis, vers l’âge de 47 ans, elle se rend à Kahnawake, où des prisonniers de la Nouvelle-Angleterre sont tenus captifs. Elle paie la rançon afin de libérer neuf d’entre eux, qui s’avèrent être des maîtres tisserands du Massachusetts. Ils construisent alors pour elle des métiers à tisser et ils enseignent leur savoir-faire aux apprentis canadiens qui prennent leur relève dans sa manufacture.

Les transactions immobilières occupent finalement la vie active de cette femme d’affaires. Elle rachète la Seigneurie de La Chesnaye à l’encan pour vendre des terres au lot et y faire construire un moulin. La mort de son fils de 38 ans, Jean-René, militaire, laisse son mari dans le chagrin. Il meurt à son tour, quelques années plus tard, suivi d’une de ses filles et de la servante et amie d’Agathe, Angélique. Seule, madame de Repentigny quitte ses habitations de la rue Saint-Paul et de Repentigny pour résider chez les Sœurs hospitalières, à Québec, où l’une de ses filles est supérieure. Elle y meurt à l’âge de 91 ans.

Agathe de Saint-Père Le Gardeur de Repentigny fut une femme au caractère novateur et à l’esprit d’entreprise. Par sa détermination, elle a favorisé le développement de la colonie en créant des emplois et de la richesse. Son autonomie l’a fait réussir dans un univers qui, à l’époque, était presque exclusivement réservé aux hommes. Elle est l’une des plus impressionnantes matriarches que la colonie naissante ait connues.

Nous vous donnons rendez-vous le 22 juin 2010 pour un autre portrait de femme...

Sources

Quatrième épisode
Marie Morin (1649-1730)
Marie Morin (1649-1730)

Nom de l'artiste: Sœur Saint-Edmond-Martyr (Congrégation Notre-Dame)
Titre et date de l’œuvre: «Sœur Marie Morin 1649-1730», 1933
Dessin
Source: Collection des Hospitalières de Saint-Joseph de Montréal: 1986.x.266

Au temps des premiers arrivants en Nouvelle-France, bien des exploits sont accomplis par une seule personne. Tel est le cas de Marie Morin, qui porte les titres de première moniale canadienne de Ville-Marie, de première supérieure canadienne de l'Hôtel-Dieu, de première écrivaine née en Nouvelle-France et de première historienne de Montréal.

Née à Québec en 1649, Marie est la fille de Hélène Desportes, née au Canada vers 1620, et du percheron Noël Morin, seigneur de Saint-Luc et charron de métier. Elle rencontre, à l’âge de dix ans, chez les Ursulines de Québec où elle étudie, Jeanne Mance, qui revient de France avec les trois premières hospitalières choisies par Jérôme Le Royer pour l'Hôtel-Dieu de Montréal.

Touchée par leur personnalité et inspirée par l’oeuvre dans laquelle elles s’investissent, Marie souhaite les rejoindre, mais ses parents s'y opposent. Finalement, elle plaide sa cause et entre au noviciat des Hospitalières de Saint-Joseph de Ville-Marie, à l’âge de treize ans et demi. De 1662 à 1666, elle demeure la seule novice de l’institut.

Fille des «Saintes fondatrices», Marie est initiée à la pharmacie et aux soins des malades par soeur Moreau; aux affaires par soeur Maillet; et à la vie religieuse par Mère Macé (Catherine Macé est supérieure de l’Hôtel-Dieu de Ville-Marie de 1663 à 1669, c’est pourquoi on la dit Mère). Douée dans la gestion, Marie est nommée économe de la communauté à l’âge de 23 ans, puis supérieure, à l’âge de 44 ans. Elle dirige les travaux de rénovation de l’Hôtel-Dieu qui est incendié fatalement en1695, trois mois seulement après la fin des travaux.

Marie Morin, chargée de la reconstruction de l’Hôtel-Dieu, commence la rédaction de l’Histoire simple et véritable de l'établissement des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph en l'isle de Montreal, un manuscrit de 317 pages, écrit entre 1697 et 1725 dans le but de faire connaître aux hospitalières de Saint-Joseph de France ce que vivent leurs consoeurs de Ville-Marie.

Plus que des annales, son oeuvre témoigne de la misère quotidienne des premiers montréalistes (la faim, le froid, les sinistres, la maladie, les attaques avec les Iroquois) et de faits marquants, tel que le séisme qui a frappé Ville-Marie en 1663. Ses écrits donnent une idée du français en usage à l’époque et informent le lecteur sur les conditions dans lesquelles les sœurs devaient soigner leurs malades et blessés:

«... les pauvres malades ne manqueis pas pendant tout ce tamps depuis lannée 1660 jusqu’à 66 que la guerre des Yrocois étoit la plus alumées. D’où-vient que presque tous les malades estois blessée par eux à la testes par des playe considérables qui obligeois les hospitalières à des veilles continuelles [...] Mesme nos ennemis venaies ce faire guerir de Leurs plays dans nos salles ou ils étois recue charitablement par notre charitable hospitalière et supérieure, sans vouloir considerer Le danger ou elle se mettet destre tuee par eux.»

Après avoir passé près de 68 ans à l’Hôtel-Dieu de Ville-Marie, Marie Morin meurt le 8 avril 1730. Malgré les trois incendies de l’Hôtel-Dieu (1695, 1721, 1734), son manuscrit n’a jamais brûlé. Plus de 200 ans après la mort de cette pionnière, le médecin Léo Pariseau, membre de la Société Historique de Montréal, a publié ses écrits dans le Journal de l’Hôtel-Dieu, facilitant la pérennité et la diffusion de cette précieuse source historique.

Nous vous donnons rendez-vous le 10 août 2010 pour un autre portrait de femme...

Sources

Cinquième épisode
Marie Barbier (1663-1739)
Marie Barbier (1663 - 1739)

Nom de l'artiste: Inconnu
Titre de l’œuvre: Sœur Marie Barbier, dite de l’Assomption
Source: Tableau historique envoyé à l'exposition de Chicago de 1893
Crédits: © Archives de la Congrégation de Notre-Dame

En août 1642, Jérôme Le Royer de la Dauversière envoie à Ville-Marie douze colons sous l’amiral Pierre Le Gardeur de Repentigny. Parmi ceux-ci se trouve un charpentier de seize ans nommé Gilbert Barbier, dit Le Minime. Son rôle est de voir à la construction des édifices qui serviront à héberger et à protéger les premiers colons de Montréal. Catherine Delavaux, qui aide Jeanne Mance à soigner les malades et les blessés, devient sa femme en 1653. Ensemble, ils ont huit enfants. La cadette, Marie, naît en 1663.

Comme la plupart des enfants, Marie fréquente la petite école fondée par Marguerite Bourgeoys. À seize ans, elle est reçue novice chez les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame et, subséquemment, elle devient la première montréalaise à joindre cette communauté de religieuses enseignantes lorsque sa profession est confirmée, en 1684.

En plus de faire la classe, elle demande à servir les sœurs en accomplissant les besognes les plus modestes: traire les vaches, transporter des sacs de blé et de farine sur son dos entre la grange et le moulin, cuire le pain, etc. Pour réaliser ces corvées, elle fait souvent appel à l’Enfant-Jésus, en qui elle a une confiance et une foi sans bornes. La légende veut que cette dévotion particulière lui ait permis de cesser de brûler ses pains, de guérir des malades en leur faisant manger du pain «fait en l’honneur de l’Enfant-Jésus» et de multiplier les vivres en temps de disette.

Disciple exemplaire de Marguerite Bourgeoys, Marie Barbier fait preuve d’une grande humilité en tout. Tendant à la perfection spirituelle, elle s’impose déjà une discipline de vie très austère et elle doute scrupuleusement d’elle-même face à Dieu lorsqu’elle est choisie, en 1693, pour succéder à Mère Bourgeoys à titre de supérieure de la Congrégation de Notre-Dame. Pendant sa préfecture, elle défend le statut séculier de sa communauté, indispensable à l’œuvre d’enseignement missionnaire mis en place par Marguerite Bourgeoys.
À l’époque, selon la loi canonique, l’existence d’une communauté religieuse sans l’espace fermé du cloître ou du pensionnat est pratiquement inconcevable. Les négociations avec les autorités cléricales trouvent un aboutissement en 1697, lorsqu’une Règle donnant un statut officiel à la Congrégation de Notre-Dame est acceptée, assurant une plus grande stabilité à l’organisation. Les religieuses prennent alors un nom de religion et prononcent des vœux solennels de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, tout en s’engageant à éduquer les personnes de leur sexe. Marguerite Bourgeoys devient Marguerite du Saint-Sacrement et Marie Barbier, Marie dite de l’Assomption.

Première supérieure canadienne de la Congrégation de Notre-Dame, Marie Barbier est aussi la première femme à connaître une opération chirurgicale pour un cancer du sein au Canada, lorsque le médecin militaire Michel Sarrazin pratique sur elle une ablation à froid, en 1700.

Remise de cette opération, Marie Barbier poursuit avec ses consœurs l’œuvre de
la Congrégation en occupant différents postes administratifs et Marguerite Le Moyne (Sœur du Saint-Esprit) lui succède à titre de supérieure.

Marie Barbier, pionnière et mystique canadienne, meurt le 19 mai 1739, âgée de 76 ans.

Nous vous donnons rendez-vous le 24 août 2010 pour un autre portrait de femme…

Sources
  • DUMONT, Micheline et al. (Collectif Clio), L'Histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, [Montréal], Le jour, 1992. 646 p.
  • RUMILLY, Robert, Marie Barbier, mystique canadienne, [Montréal], Éditions Albert Lévesque, 1936.
  • Simpson, Patricia, Marguerite Bourgeoys: l'audace des commencements. Traduit de l'anglais par Albert Beaudry, [Montréal], Fides, 2009, 117 p.
  • http://www.biographi.ca/009004-119.01-f.php?&id_nbr=624

Sixième épisode
Marguerite d'Youville (1701-1771)
Marguerite d'Youville (1701-1771)

Nom de l'artiste: Sergio Kokis
Titre et date de l’œuvre: Marguerite d'Youville, 1998
Médium: Aquarelle sur papier

Marguerite Dufrost de la Jemmerais naît le 15 octobre 1701 à Varennes, sur la rive sud du Saint-Laurent, dans une famille d’importance: son père, François-Christophe, est capitaine des troupes de la Marine, et sa mère, Marie-Renée, est la fille de René Gaultier, premier seigneur de Varennes. Malgré ce rang, Marguerite est sensibilisée tôt à la pauvreté et à la dureté de la vie: son père meurt en 1708, et, bien que l’influence de son arrière grand-père, Pierre Boucher, lui permette d’être pensionnaire chez les Ursulines de Québec pendant deux ans, c’est elle, l’aînée, qui aide sa mère dans les différentes tâches domestiques et l’éducation des cinq autres enfants de la famille, qui vit dans la précarité depuis la mort du père.

En 1720, Marie-Renée se remarie à un montréalais et la famille déménage à Montréal. Marguerite y rencontre François-Madeleine d’Youville, et leurs épousailles ont lieu en 1722. Une vie matrimoniale difficile s’en suit: elle doit supporter une cohabitation peu harmonieuse avec sa belle-mère, souffrir la mort, en bas âge, de quatre de ses six enfants, et subir la mauvaise réputation que lui donnent les activités de contrebande d’alcool de son mari. Pour finir, monsieur d’Youville accumule les dettes et il meurt, âgé de 30 ans, après seulement huit ans d’union.

Malgré cela, Marguerite tient toujours maison et elle s’occupe de ses deux fils, François et Charles, tout en se vouant aux activités d’un petit commerce qui lui permet de survivre, sans faire fortune. En fait, sa nature généreuse l’amène plutôt à secourir les moins nantis. Parallèlement, elle accorde de plus en plus de temps à la pratique de sa foi et se joint à différentes confréries religieuses…

En 1737, lorsque son fils François entre au séminaire, elle accueille chez elle une femme âgée et aveugle. Sa conduite inspire trois de ses compagnes qui, l’année suivante, s’installent avec elle, pour y recevoir des personnes dans le besoin. Marie-Louise Thaumur de La Source, Catherine Cusson, Marie-Catherine Demers et Marguerite d’Youville prononcent ensemble des vœux simples. Ainsi naissent les Sœurs de la Charité de Montréal.

Sept ans plus tard, la communauté compte cinq membres et quatorze bénéficiaires lorsqu’un violent incendie brûle la maison. Marguerite d’Youville voit ce malheur comme la possibilité d'élargir leur portée afin d’assister un plus grand nombre de gens: c’est alors qu’elle entreprend le sauvetage de l'Hôpital général de Montréal qui tombe en ruine. La communauté, reconnue officiellement par le roi en 1753, joue dès lors un rôle essentiel dans la société montréalaise. Elle dispense notamment les soins aux malades de l’épidémie de petite vérole, en 1755, et aux soldats blessés lors de la Guerre de Sept Ans. En qualité d’administratrice, Mère d’Youville trouve les moyens de générer des revenus pour répondre à la demande, et elle identifie, parmi les hospitalisés, des personnes en mesure de réaliser différentes tâches. En 1765, elle fait même l’acquisition de la seigneurie de Châteauguay, qui devient un lieu d’exploitation important pour la communauté. Or, cette même année, un incendie détruit l’Hôpital général qui, fort heureusement, est reconstruit grâce à l’aide des Sulpiciens. Les dix-huit sœurs, dix-sept pensionnaires, soixante-trois pauvres et seize enfants illégitimes, retrouvent ainsi asile.

Marguerite d’Youville décède le 23 décembre 1771 à la suite d’une attaque de paralysie. Pionnière en son genre, cette femme de compassion devient, en 1990, la première personne née au Canada à être canonisée. Ses restes retrouveront sa ville natale dix ans plus tard, en décembre 2010, lorsqu’ils seront transférés à la basilique Sainte-Anne, à Varennes.

Ainsi se termine notre série de chroniques ayant pour thème Portraits de femmes.

Sources

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Marguerite d’Youville est béatifiée en 1959 par le pape Jean XXIII, et canonisée, en 1990, par le pape Jean-Paul II.
François Charon de La Barre, né à Québec en 1654, fonde l’Hôpital Général de Montréal en 1692 et l’Institut des frères hospitaliers de Saint-Joseph-de-la-Croix, en 1694. Il meurt en 1717, et son œuvre est assumée, 30 ans plus tard, par les Sœurs de la Charité. L’hôpital, qui était jusque là réservé aux hommes, devient mixte.
L’appellation Sœurs Grises est un surnom donné par la population qui soupçonnait les membres de cette communauté et sa supérieure de s’adonner, comme monsieur d’Youville, à la contrebande d’eau-de-vie avec les Amérindiens, et de consommer de l’alcool (grises dans le sens d’éméchées, saoules). Par humilité, le surnom a été adopté par la communauté.
René Gaultier immigre en Nouvelle-France en 1665 comme officier du régiment de Carignan-Salières. Gouverneur de Trois-Rivières, il y épouse, en 1667, Marie Boucher, fille de Pierre Boucher et de Jeanne Crevier. Seigneur de Varennes, du Tremblay et de plusieurs autres lieux, sa fortune n’est pas grande car la population est encore bien faible.
François-Christophe obtient le poste de garde-marine en 1683 et, deux ans plus tard, il vient au Canada avec Brisay de Denonville. En 1687, il est nommé enseigne et il est de service au Fort Niagara (1687-88), puis au Fort Frontenac (1696-99).
Un tableau représentant l’Enfant-Jésus est attribué à Marie Barbier, mais aucune preuve n’atteste qu’elle en est l’auteure. C’est après avoir suspendu cette toile au-dessus de son four que la sœur Barbier aurait cessé de faire brûler ses pains. Edward O. Korany restaure l’œuvre en 1966 et affirme qu’elle a été exposée à de fortes températures. C’est donc fort probable que ce tableau ait connu les incendies de la maison-mère et le four de Marie Barbier.
Originaire d’Auvergne, en France, Gilbert Barbier (1622-1693) est surnommé «le Minime» en raison de sa petite taille. Il confectionne la première grande croix installée sur le Mont-Royal, instaurant le premier lieu de pèlerinage des colons de Ville-Marie. Lorsque Marguerite Bourgeoys arrive à Ville-Marie, en 1653, elle se rend à la montagne pour voir cette croix qu’ils trouvent renversée et brisée. Gilbert Barbier la rétablit et l’entoure d’une palissade.
C’est alors qu’elle devient la première supérieure canadienne des Sœurs hospitalières de Saint-Joseph à Montréal. Elle porte cette responsabilité de 1693 à 1696 et de 1708 à 1711.
Ces hospitalières sont Judith Moreau de Brésoles, Catherine Macé et Marie Maillet.

Judith Moreau de Brésoles est originaire de la ville de Bois (France). Elle se rend chez les hospitalières de Laval (France) dans le but de servir Dieu et elle devient maîtresse des novices. Elle est par la suite la première supérieure des Sœurs hospitalières de Saint-Joseph à Montréal (1659-1663). Catherine Macé est originaire de Nantes (France).

Elle est admise au noviciat de La Flèche en 1643. Elle est la deuxième supérieure des Sœurs hospitalières de Saint-Joseph à Montréal, titre qu’elle porte pendant 18 ans (1663-1669 ; 1672-1675 ; 1681-1687 ; 1690-1693).

Marie Maillet est originaire de la ville de Saumur (France). Elle entre à l’Hôtel-Dieu de La Flèche en 1645, puis elle y est nommée économe. Elle est par la suite la première économe de l’Hôtel-Dieu de Laval, puis de celui de Ville-Marie.
Parmi cette famille aisée de douze enfants, un autre pionnier: Germain Morin, premier prêtre né au Canada.
Il s’agit de la première manufacture d’étoffes au Canada. Elle était située sur la rue Saint-Joseph (Vieux-Montréal) et comportait vingt métiers à tisser. 120 aunes (144 mètres) d’étoffe et de toile grossière, durables et à bon marché y étaient produites quotidiennement. Les investissements et les efforts de développement de madame de Repentigny seront reconnus par le Roi de France, qui lui versera une gratification annuelle de 200 livres en reconnaissance de ses services.
L'ordre des Augustines, dont l’origine remonte au Moyen-Âge, possède, au début du XVIIe siècle, une solide réputation et gouverne plusieurs hôpitaux en France. C’est à cette communauté que s’adresse la duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal Richelieu, lorsqu’elle désire établir un hôpital au Canada. Marie Guenet de Saint-Ignace, Marie Forestier de Saint-Bonaventure et Anne Le Cointre de Saint-Bernard sont celles qui voyageront avec Madame de La Peltrie et Marie de l’Incarnation pour se rendre à Québec. Elles jetteront les bases du premier hôpital établi au nord du Mexique.
La congrégation des Ursulines, autrefois appelée «la Compagnie de Sainte-Ursule» est fondée en 1535 par sainte Angèle Mérici, en Italie, et œuvre dans l’éducation. Marie de l’Incarnation, Marie de Saint-Joseph et Sœur Cécile de Sainte-Croix sont les Ursulines qui voyageront avec Madame de La Peltrie en 1639.
Marie de l’Incarnation (1599-1672) est la fondatrice spirituelle des Ursulines de Québec, alors que Madame de la Peltrie est considérée comme la fondatrice temporelle ou séculière.
Les Relations des Jésuites sont des écrits sous forme de lettres contenant le récit des activités exploratrices et apostoliques de la Société de Jésus en Nouvelle-France, envoyées au Provincial de Paris par le supérieur des missions canadiennes, de 1612 à 1673. La tranche la plus importante couvre la période entre 1632 et 1673, avec Paul Lejeune comme rédacteur principal. Durant cette période, les Relations sont publiées annuellement à Paris. Elles offrent un témoignage important des vies et coutumes des Amérindiens (en particulier des Hurons et des Iroquois), des activités des Jésuites, des événements marquants de la Nouvelle-France et des conditions climatiques et géographiques au Canada.
Alençonnais(e) est le gentilé des habitants d’Alençon, une ville située à près de 200 kilomètres à l’Ouest de Paris, en Normandie.
Mission Saint-François-Xavier
Certaines sources désignent la mission par son lieu géographique, le «Saut Saint-Louis», mais ce territoire de seigneurie n’est officiellement concédé aux Jésuites qu’en 1680. À l’est, dès 1647, la seigneurie La Prairie de la Magdeleine -nommée en raison des basses terres à herbes hautes qui caractérisent son sol- est concédée aux Jésuites. Ils y fondent la mission amérindienne Saint-François-Xavier-des-Prez, en 1667. Suite à des accrochages avec des blancs, la mission déménage vers l’ouest en 1676, et c’est en ce lieu que Catherine rejoint la mission. Deux autres fois, la mission déménage vers l’ouest avant de se fixer définitivement -toujours avec pour Patron Saint-François-Xavier- à Kahnawake, en 1716. Quant à l’appellation «Saut Saint-Louis», elle remonte aux cartes d’exploration de Jacques Cartier. Il identifie ainsi les rapides dans lesquels un homme du nom de Louis aurait perdu la vie. Aujourd’hui, ces rapides sont nommés «Les rapides de Lachine» et nous savons qu’ils résultent de la dénivellation de 10 mètres qui sépare le lit du Lac Saint-Louis de celui du Bassin de La Prairie.
Le prénom Catherine est très populaire à l’époque du Régime français. Selon certaines sources, le nom Kateri, qui lui est souvent attribué, tient son origine d’une tentative, au XIXe siècle, d’«amérindianiser» son nom. Pour rendre justice à la ferveur de sa foi, il convient de nommer le personnage par son nom de baptême.
Les Agniers
Le terme «Agnier» (en anglais Mohawk) désigne l'une des tribus de la Confédération iroquoise, dont font partie les membres de la bourgade d’Ossernenon, où est née Catherine Tekakouitha. Davantage liés aux Anglais et aux Hollandais, les Agniers furent hostiles aux Français et souvent la terreur d’autres autochtones.
La rivière Mohawk
La rivière Mohawk est une voie navigable située dans l'actuel État de New York. Sa vallée fertile a attiré les agniers et les colons à s’y établir. Elle a été le lieu de nombreuses batailles durant la Guerre de Sept Ans et la Guerre d'indépendance des États-Unis.