Chroniques

Vivre au quotidien en Nouvelle-France

Vivre au quotidien en Nouvelle-FranceL’héritage des ancêtres premiers bâtisseurs du pays est incontestable. Au Québec, il se manifeste aujourd’hui de nombreuses façons: à travers la langue, l’architecture, les coutumes et les croyances, les contes et les légendes et... plus encore. Ces vestiges sont encore bien vivants, mais plusieurs pratiques demeurent dans l’obscurité: l’infinité des petits gestes posés quotidiennement par ces ancêtres. Malgré l’intérêt des dernières années en cette matière, l’histoire du quotidien reste à faire.

Lever le voile sur certains aspects du quotidien en Nouvelle-France, tel est le but de cette nouvelle série de chroniques. Comment ces ancêtres vivaient-ils le quotidien et les grandes étapes de leur vie, de la naissance à la mort?

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Premier épisode
Naître en Nouvelle-France

Vivre au quotidien en Nouvelle-FranceSous l’Ancien Régime, engendrer une famille nombreuse assure la survie. Dans une société majoritairement rurale, la descendance représente la force de travail nécessaire à effectuer les mille et un travaux du quotidien. Aussi, la femme mariée de cette époque passe-t-elle la moitié de sa vie conjugale enceinte. Une femme mariée à 25 ans - âge moyen du mariage en Nouvelle-France - enfante environ tous les deux ans, jusqu’au début de la quarantaine. Au cours de cette période, elle donne donc naissance à huit ou neuf enfants. Les conditions de vie très difficiles, le manque d’hygiène et l’état rudimentaire des connaissances médicales font que 40% de ces enfants n’atteignent pas l’âge de 15 ans. Le portrait des 17e et 18e siècles, relativement à l’enfantement, est donc peu glorieux, d’autant plus qu’il faut ajouter au taux de mortalité infantile, le taux élevé de mortalité maternelle. L’usure du corps, dûe aux grossesses répétées et à la reprise des durs travaux peu de temps après l’accouchement, fait que deux pour cent des mères décèdent en couches ou dans les jours suivant la naissance.

Sous le Régime français, la conception des enfants se fait généralement au printemps, en même temps que les semailles. Pendant sa grossesse, survivance oblige, la femme continue de vaquer à ses nombreuses occupations, même dans les derniers mois de sa maternité. Les gens font d’ailleurs peu de cas de son état, outre les femmes de son entourage qui lui conseillent une diète particulière ou lui offrent des médailles protectrices. Ce manque de repos est responsable des nombreuses fausses couches, alors appelées «blessures».

Au bout de neuf lunes pleines - c’est ainsi que les gens désignent alors la durée de gestation - vient le temps de l’accouchement. Lorsque le travail commence, on réunit dans la salle commune, les femmes de la maison, quelques voisines et la sage-femme, autour de l’accouchée. Par pudeur, les hommes attendent à l’extérieur. Toutes se mettent en branle pour préparer la pièce à l’accouchement. Les unes vont chauffer l’eau, nécessaire à la toilette de la mère et de l’enfant, et ferment les rideaux; les autres déposent devant l’âtre une paillasse, sur laquelle la mère se repose entre les contractions, et elles alimentent le feu. Par l’obscurité et la chaleur, on veut reproduire le milieu duquel sort l’enfant. Enfin, au moment où le poupon est expulsé du corps de la mère, on utilise une chaise. En effet, jusqu’au 19e siècle, les femmes accouchent en position assise.

Après la toilette - plus que sommaire - du bébé et son examen physique, la sage-femme emmaillote le nouveau-né dans des langes très serrés. Ses bras sont placés le long de son corps, de façon à ce qu’il ne puisse pas bouger. Le maillot est, entre autres, utilisé parce qu’on croit qu’il forme le corps de l’enfant et qu’il est gage d’un corps adulte bien bâti. Le bébé emmailloté est alors placé près de sa mère et tous deux reprennent des forces. Ce repos n’est toutefois que de courte durée. Au terme de quelques jours, trois tout au plus, le bébé est mené à l’église pour être baptisé; la mère reprend les travaux et le cycle recommence.

Dans les mois suivant l’accouchement, les soins corporels prodigués au bébé tranchent nettement avec les pratiques actuelles. Pour en savoir plus sur l’hygiène personnelle ponctuant le quotidien des habitants de la Nouvelle-France, nous vous donnons rendez-vous le 5 octobre 2004.

Source
  • LACHANCE, André. Vivre, aimer et mourir en Nouvelle-France. La vie quotidienne aux 17e et 18e siècles, Montréal, Éditions Libre Expression, 2000, 222 p.

Deuxième épisode
L'hygiène en Nouvelle-France

Vivre au quotidien en Nouvelle-France«Plus le bouc pue; plus la chèvre l’aime.» - Proverbe de l’Ancien Régime

Tous les historiens s’entendent à dire que les 17e et 18e siècles sont parmi les pires époques en terme d’hygiène corporelle. S’il existe encore des thermes et des bains publics au Moyen Âge, l’Ancien Régime sonne le glas à cette tradition héritée des Romains. De plus, de façon générale, l’Ancien Régime est une période très prude. Avec le renouveau religieux ayant cours à cette époque, la nudité est mal perçue. Cette pudeur est telle que, même pour se laver, les gens évitent de se dévêtir complètement. Cela rend presque impossible une toilette complète. Enfin, aux 17e et 18e siècles, on considère la «crasse» comme bénéfique et c’est surtout pour cette raison que les contemporains de cette époque évitent de se laver. Les théories médicales du temps véhiculent l’idée que les microbes - alors appelés miasmes - flottent dans l’air et pénètrent le corps par la peau, pour le contaminer. L’eau - surtout l’eau chaude - est donc néfaste parce qu’elle ouvre les pores de la peau et rend l’individu plus vulnérable aux maladies.

Plus encore, on attribue à la saleté des vertus thérapeutiques. C’est ainsi que, par exemple, lorsqu’un enfant vient de naître, on ne le nettoie que très sommairement. Les restes placentaires et le sang sur sa peau ont une valeur de protection contre les éléments extérieurs. De même, l’habitant se contente de faire sécher les couches pleines d’urine avant de les réutiliser, sans les avoir lavées. D’ailleurs, l’urine est parfois utilisée comme produit de beauté, entre autres, contre l’acné. Enfin, un dernier exemple, on évite de se laver les cheveux parce qu’on considère le gras du cuir chevelu comme excellent pour le lustre et la santé des cheveux. La majorité de la population est donc infestée de poux.

Dans ce contexte, jusqu’à la fin du 18e siècle, la toilette des gens est dite «sèche», c’est-à-dire qu’elle inclut le moins possible l’eau comme agent nettoyant. Chez les nobles, la propreté est assurée par le biais des cosmétiques: parfums et eaux de toilettes pour chasser les mauvaises odeurs; poudre pour assécher le gras de cheveux, etc. On a recours à toutes sortes d’artifices, dont la perruque, pour avoir l’apparence de propreté.

Les paysans, quant à eux, se contentent de changer la chemise leur servant de sous-vêtement quelques fois par mois et de laver, rapidement à l’eau froide, les parties du corps non couvertes par leur habit: cou, visage, mains et bras.

Enfin, tous ont une mauvaise hygiène buccale. À défaut de brosses à dents, les contemporains de l’Ancien Régime se contentent de frotter leurs gencives et leur dentition avec un linge. Ensuite, ils grattent les résidus alimentaires avec un cure-dent de fortune. Ajoutons à cela que le colon de la Nouvelle-France a l’habitude de manger un oignon cru par jour pour prévenir les maladies et on comprend très bien les observations de Pehr Kalm - un voyageur venu au pays en 1749 - lorsqu’il dit:

«Les Français de condition modeste dégagent parfois une odeur si forte que la personne qui les rencontre dans la rue et n’est pas habituée doit presque se boucher le nez!»**

Nul besoin de dire que ce manque d’hygiène est responsable de plusieurs maladies. Pour en savoir plus sur les pathologies en Nouvelle-France et la façon dont on les soignait, nous vous donnons rendez-vous le 19 octobre 2004.

* À partir de cette période, l’Église condamne les bains publics, les considérant comme des lieux de débauche.
** Citation tirée de: ROUSSEAU, Jacques et Guy BÉTHUNE. Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749. Traduction annotée du journal de route par Jacques Rousseau et Guy Béthune, Montréal, Pierre Tisseyre, 1977, p. 413, rubrique 833.

Sources
  • LACHANCE, André. Vivre, aimer et mourir en Nouvelle-France. La vie quotidienne aux 17e et 18e siècles, Montréal, Éditions Libre Expression, 2000, 222 p.
  • ROUSSEAU, Jacques et Guy BÉTHUNE. Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749. Traduction annotée du journal de route par Jacques Rousseau et Guy Béthune, Montréal, Pierre Tisseyre, 1977, 674 p.

Troisième épisode
La maladie ou se soigner en Nouvelle-France

Vivre au quotidien en Nouvelle-FranceLes contemporains de l’époque de la Nouvelle-France affirment que le climat du pays est sain et que la plupart des épidémies affectant la population - typhus, scorbut, variole, rougeole, etc. - sont issues des bateaux insalubres en provenance d’Europe. Toutefois, la rigueur du climat, la mauvaise hygiène publique et, plus encore, le manque d’hygiène corporelle sont responsables de plusieurs affections. En tête de liste, on trouve les maladies respiratoires et les autres problèmes de santé reliés au froid de l’hiver, comme les engelures. Viennent ensuite les cas de dysenterie et de vers intestinaux, généralement causés par la mauvaise qualité de l’eau; les petites rivières des villes servent d’égout à ciel ouvert et, à la campagne, le tas de fumier est très souvent près du puits. La dureté du labeur quotidien occasionne, elle aussi, son lot de maux: tours de rein, hernies et rhumatismes... Enfin, pêle-mêle, notons plusieurs cas de gale, de maux de dents, d’abcès, de cancer, sans oublier les maladies vénériennes, particulièrement la syphilis.

Pour soigner ces maladies, le peuple a recours aux remèdes «maison», comme il ne peut se permettre les services du chirurgien ou du médecin.* Dans la plupart des cas, les interventions de ceux-ci sont de toute façon inefficaces ou ne font qu’aggraver la situation, puisque, à l’époque, ils soignent essentiellement par saignées, par lavements ou par purges. À l’inverse, les remèdes «maison» sont plus doux, car la plupart sont faits à base de plantes. C’est ainsi, par exemple, qu’on utilise les feuilles infusées de l’Achillée Millefeuille pour réduire la fièvre, les feuilles de la Consoude officinale en cataplasme pour guérir les plaies ou l’ail, comme vermifuge.

Ceci dit, il ne faut pas idéaliser la pharmacopée improvisée de nos ancêtres. Les pratiques médicinales populaires sont encore très ancrées dans la superstition et beaucoup de ces remèdes «maison» s’apparentent davantage à la sorcellerie qu’à de véritables cures. Aussi, retrouve-t-on plusieurs remèdes, plus ou moins farfelus, composés des ingrédients les plus hétéroclites: sirop d’érable, urine et excrément de mouton contre la toux, grains de plomb contre les cors, poux écrasés contre la jaunisse et huile de petits chiens contre les rhumatismes!

Enfin, si tous ces remèdes échouent, l’intercession divine reste le dernier recours pour soigner les maux de tous genres. Ainsi, on conseille de prier sainte Lucie contre les troubles oculaires ou saint Blaise contre les maux de gorge; on attribue alors à chaque saint le pouvoir de guérir une ou plusieurs maladies. La croyance que les maladies contractées sont des punitions divines alimente ces pratiques.

Outre le manque d’hygiène et la rigueur du climat, l’alimentation joue un rôle certain dans l’émergence des maladies aux 17e et 18e siècles. Pour en savoir plus sur l’alimentation quotidienne de nos ancêtres, nous vous donnons rendez-vous le 2 novembre 2004.

Sources
  • LACHANCE, André. Vivre, aimer et mourir en Nouvelle-France. La vie quotidienne aux 17e et 18e siècles, Montréal, Éditions Libre Expression, 2000, 222 p.

Quatrième épisode
Se nourrir en Nouvelle-France

Vivre au quotidien en Nouvelle-FranceSous le Régime français, la qualité et la diversité de l’alimentation varient énormément d’une table à l’autre, selon la condition sociale de l’habitant. Quoi qu’il en soit, que l’on soit chez le colon ou chez le noble, les historiens s’entendent à dire que l’on mange aussi bien, sinon mieux qu’en France, à la même époque.

Le menu quotidien des habitants de la Nouvelle-France est basé essentiellement sur la viande et ses sous-produits, sans oublier le pain étant un aliment de base sous le Régime français. Le poisson occupe également une place importante, puisque le calendrier liturgique de l’Ancien Régime compte environ 150 jours maigres: les vendredis et les samedis, les temps de l’Avent et du Carême...

L’alimentation à la campagne
À la campagne, chaque colon doit être autosuffisant. À l’exception du sel, indispensable à la conservation de la nourriture et des quelques denrées que l’habitant doit se procurer au marché, la majorité des aliments composant le menu quotidien proviennent de la culture de la terre et de l’élevage. La chasse, la pêche et la cueillette des petits fruits complètent le régime alimentaire.

Chaque jour, le colon consomme entre une et deux livres de pain! Les céréales constituent la principale source d’énergie nécessaire à effectuer le dur labeur quotidien. Au déjeuner, l’habitant trempe un «quignon» de pain dans du lait et accompagne le tout de crêpes de blé ou de sarrasin. Au dîner et au souper, il consomme, le plus souvent, un potage ou une fricassée, c’est-à-dire un mélange épais de lard ou de gibier, de mie de pain et de légumes. Les oignons, les poireaux, les choux, les navets, les betteraves et autres légumes à racines sont les plus populaires, car ils se conservent longtemps. Enfin, au dessert, on sert des noix et des fruits frais, en saison. Bien que ce menu semble satisfaisant, il ne faut pas idéaliser l’alimentation du colon sous l’Ancien Régime. Ce manque de variété cause des carences alimentaires chez les individus. De plus, la colonie n’est pas à l’abri des épisodes de disettes; les techniques d’agriculture sont encore précaires et le climat capricieux. Ceci dit, la situation est bien meilleure qu’en France, à la même époque.

L’alimentation à la ville
À la ville, le menu quotidien est plus varié qu’à la campagne. Les bourgeois et les nobles importent plusieurs denrées des Vieux Pays pour agrémenter leurs repas composés de plusieurs services. Parmi ces produits «de luxe», mentionnons les épices (clous de girofle, cannelle, muscade, poivre, etc.), le chocolat et le café, les olives et leur huile, le vinaigre et le sel, le sucre et ses sous-produits, les fruits confits et les pâtes de fruits, les noix, les vins d’Espagne et les liqueurs fines... Bref, il y a tout ce qu’il faut pour composer un repas digne des meilleures tables de France. Citons les propos de Perh Kalm affirmant, lors de son voyage au Canada en 1749, que «les repas des français du Canada, si je puis me permettre de le dire, sont habituellement surabondants; on sert d’assez nombreux plats: potages aussi bien que viandes variées.» Ne peut-on pas affirmer que la Nouvelle-France possédait ses gastronomes?

C’est la dernière chronique portant sur la vie quotidienne en Nouvelle-France.

Sources
  • AUDET, Bernard. Se nourrir au quotidien en Nouvelle-France, Sainte-Foy, Les Éditions GID, 2001, 367 p.
  • DOUVILLE, R. et J.-D. CASSANOVA. La vie quotidienne en Nouvelle-France. Le Canada de Champlain à Montcalm, Paris, Hachette, 1967, 272 p.
  • ROUSSEAU, Jacques et Guy BÉTHUNE. Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749. Traduction annotée du journal de route par Jacques Rousseau et Guy Béthune, Montréal, Pierre Tisseyre, 1977, 674 p.

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