Notre histoire

Les fermes de la Congrégation

Dans les volumes Histoire de la Congrégation de Notre-Dame, on peut lire des détails sur les fermes et les métairies, sur celles de Verdun et de Pointe-Saint-Charles. Quelques-unes de ces terres provenaient de l’héritage de certaines Sœurs à qui elles tenaient lieu de dot; d’autres avaient été données ou achetées. Plusieurs de ces biens-fonds furent vendus quand la Congrégation de Notre-Dame voulut se rendre acquéreur de l’Ile Saint-Paul.

Les notes suivantes fournissent des renseignements qui rejoignent les très lointains souvenirs écrits: elles forment un tableau qui peut servir à des recherches. Elles ne sont pas présentées sous la forme de composition, mais simplement juxtaposées; cependant, elles permettent d’établir un lien de pensée et de continuité avec d’autres fermes dont la Congrégation de Notre-Dame fut propriétaire à quelque titre, en différents endroits. On les maintint à travers les siècles, pourrait-on dire; elles disparurent peu à peu, à mesure qu’elles furent classées non rentables pour diverses raisons: salaires plus élevés, main-d’œuvre difficile à trouver, autres circonstances relatives à chacune d’elles.

Les notes sur la ferme de VERDUN sont ainsi réparties dans les premiers volumes de l’Histoire de la Congrégation de Notre-Dame:

Verdun: «Métairie à une lieue de Ville-Marie».
«La grange de Verdun a été brûlée et le blé gâté.»

Monsieur de Toulouse, père de S.S.-Félix (Angélique Piton-Toulouse) faisait partie de la Compagnie de Monsieur de Subercase; il se peut que, dès lors, il ait fait connaissance avec notre Communauté )1689) par le moyen des sœurs de Lachine et de celles qui résidaient à Verdun et à la Pointe Saint-Charles, où l’on faisait et raccommodait les habillements des militaires.

L’incendie empêche que nous ayons des données très certaines à ce sujet pour cette époque; mais aussi loin que nous pouvons dans nos archives nous trouvons cette famille Toulouse en rapport avec nous.

Les biens-fonds possédés par la Communauté dans l’île de Montréal à cette époque (1717) étaient: 10, 20 (…) 30: un arrière-fief, appelé Verdun, de 340 arpents dont 30 en culture et le reste en bois.

Daniel Auger de Subercase commandait un camp volant de 200 hommes campé à Verdun, à deux lieues de Montréal. Sous la responsabilité de Monsieur de Denonville, Monsieur de Toulouse faisait partie de ce camp volant.

D’où venait à la Congrégation de Notre-Dame de posséder la terre de Verdun?

Le 12 novembre 1673, Zacharie Dupuy, écr. Major de Montréal, fit don à notre Communauté de sa terre de Verdun et de celle du Bon-Pasteur, ainsi que de l’île aux Hérons. Le fief de Verdun, donné à Monsieur Dupuy par le Séminaire en 1671, en fief noble, était situé au-delà de la rivière Saint-Pierre en tirant vers le Sault Saint-Louis, et se composait de 320 arpents de terre. Le 2 mars 1674, Monsieur D’Ailleboust, bailli, prit possession de l’Ile aux Hérons et des îlets adjacents, au nom des Sœurs de la Congrégations.

Sœur Crolo commençait à résider à Point-Saint-Charles (vers 1681). Marie Barbier, elle aussi, alla résider à la Pointe, puis à la Ferme de Verdun.

En 1689, dite année du massacre, nos Sœurs de Verdun et de la Pointe furent tenues en alarme pendant plus de deux mois, douze cents Iroquois rôdant sans cesse autour d’elles et menaçant de les détruire comme ils avaient fait à Lachine. Cette tragédie, la plus terrible qui se soit jamais accomplie en Canada, menaçait de se renouveler à chaque instant; et ce ne fut qu’au mois d’octobre que les barbares retournèrent à leurs bourgades.

La terre de Laprairie (Baron) avait été vendue 6000 livres et cette somme fut divisée en trois: 2000 livres furent employées à réparer la terre de Verdun, tout à fait ruinée et en désordre, et à payer le fermier résidant sur cette terre, 200 livres par an (…).

Au mois de juin, il fut unanimement résolu que la Communauté vendrait plusieurs biens-fonds: l’Ile à l’Aigle, don de nos Sœurs de l’Angloiserie; la terre de Verdun, don de Monsieur Zacharie Dupuy, afin de pouvoir acheter l’Ile Saint-Paul, vu que nous avions déjà un tiers de cette Île et que ce bien se trouvait à proximité. La première de ces propriété (l’Ile à l’Aigle), héritage de l’assistante en charge, Soeur Saint-Hippolyte, fut vendue à Monsieur Maxdell, seigneur de l’Ile Ste-Thérèse, pour 3600 livres; et Monsieur St-Dizier donna 8000 livres pour la terre de Verdun.

C’était alors la fin du 17e siècle. La Congrégation de Notre-Dame veillait à nommer comme supérieure des couvents qui possédaient une ferme, une sœur capable de la conduire avec sagesse et efficacité. Cependant, cette situation comportait des inconvénients: il devenait urgent d’attribuer à une responsable la tâche de superviser «les fermes» pour établir une certaine uniformité, tenir officiellement la Communauté au courant du travail accompli, assurer le succès général, et même souligner la nécessité de changer la situation, à mesure que les circonstances l’indiquaient. Donc, après plus de deux siècles, en 1932, la supérieure générale donnait à S.S.-Louise-Marie une obédience inusitée: Directrice desfermes de la Congrégation. Poste nouveau, fonction à créer. La Communauté possédait vingt-quatre fermes et en confiait la gérance à cette religieuse qui avait enseigné vingt-quatre ans.

S.S.-Louise-Marie avait son pied-à-terre à Bellevue, près de Québec, et visitait, comme directrice, toutes les fermes de la Congrégation de Notre-Dame, conseillait ses responsables, participait aux décisions importantes, surveillait les employés. Chaque visite était l’objet d’un rapport détaillé. Pour mieux rendre service, elle suivit les cours de l’École d’Agriculture de Sainte-Anne de la Pocatière dont le directeur était l’abbé Honorius Bois. On l’appelait «la Sœur Agronome». De plus elle fut 30 fois diplômée des cours à domicile de Terre de Chez nous, ayant subi chaque fois les examens.

La Congrégation de Notre-Dame a possédé 24 fermes dont celles de Pointe-Saint-Charles – Ile Saint-Paul – Ile d’Orléans – Neuville – Sainte-croix – Bellevue – Ferme Villa-Maria – Saint-Eustache – Strathmore – Saint-Pascal (Kamouraska), Rivière-Ouelle – Saint-François (Montmagny) - Station horticole de l’Institut Pédagogique.

La directrice visiteuse a laissé des notes au sujet de «ses fermes». Ces renseignements ne sont ni chronologiques, ni très importants, ni complets, et ne portent pas toujours de date; cependant, il projettent une certaine lumière sur le fait «Fermes de la Congrégation de Notre-Dame»:

À Stratmore, nous avions un excellent troupeau de vaches Ayrshire.
À l’Ile d’Orléans, notre ferme est parfaitement équipée en machinerie et outillage agricole.
À Neuville, nous avons comme fermier la 4e génération de la famille Paré.
À l’Ile Saint-Paul, nous avons imaginé un plan spécial pour les dépendances, à la suite d’un incendie qui avait tout détruit. On appelait cela «les tours Sainte-Louise».

Pointe-Saint-Charles

À quels lointains souvenirs se rattache la Ferme de la Pointe Saint-Charles? Monsieur de Maisonneuve avait fait don de la prairie Saint-Gabriel à Marguerite Bourgeoys. Elle avait pris possession des premières terres de Pointe-Saint-Charles le 25 août 1662, et en avait donné le soin à soeur Catherine Crolo, dite plus tard Saint-Joseph. Ce don comportait une terre de 3 arpents de largeur à la prairie Saint-Gabriel; le 31 octobre 1662, Maisonneuve ajoutait une autre terre de 20 perches de largeur avec droit de commune.

Le 24 septembre 1668, Marguerite Bourgeoys acheta de François Le Ber, moyennant 12 584 livres une maison avec terrain à Pointe-Saint-Charles, où elle fit transporter l’ouvroir ou Maison de la Providence qu’elle avait ouvert en 1663. Sœur Catherine Crolo, tout en surveillant la Ferme, avait la direction de l’ouvroir.

En 1667, à la Pointe, il y avait 4 sœurs, 1 homme donné, 4 domestiques, 7 bestiaux, 25 arpents en valeur.
En 1681, 22 bêtes à cornes, 5 chevaux, 20 brebis, 150 arpents en valeur, 2 hommes donnés, 11 domestiques.
En 1694, dépenses pour les bâtiments de Pointe-Saint-Charles: 2 528 livres.
En 1698, construction de la maison de pierre à la Pointe, 8 333 livres, 12 sous, soit: 1388 $. Maison bâtie sur les ruines de la Maison de la Providence.

La Fondatrice et ses compagnes de la première heure ont cultivé cette portion de territoire, la plus ancienne de la ville de Montréal. Une partie du terrain fut vendue à la ville de Montréal et porte le nom de parc Marguerite-Bourgeoys.

Pour un temps considérable, les Annales de la Ferme ne donnent que peu de renseignements: c’est que, toutes choses étant établies, on poursuivait de jour en jour les travaux requis pour l’exploitation rationnelle de la terre. Les détails n’ajouteraient rien: on cultivait, en entretenait la ferme, on en tirait profit au bénéfice de la maison mère et des missions de la ville. Les Sœurs, 5 environ, vivaient de pauvreté, de sacrifices et travaillaient dur de l’aube au coucher du soleil, et même au-delà. Elles gardaient le souvenir de Marguerite Bourgeoys, de son austérité de vie, et goûtaient le bonheur d’être religieuses et de servir. Jusqu’en 1916, on ne sait rien de plus. Cette année-là, l’électricité fut installée et le Saint Sacrement fut conservé en permanence dans la maison.

En 1918, Sœur Brault organisa l’aviculture avec S.S.-Adélard, supérieure, en tentant d’élever 1000 poussins. En 1922, elle commença l’élevage des lapins: on a noté que le couple de la race «Géant des Flandres» avait coûté un dollar!

Il faut rejoindre 1932 pour cueillir d’autres notes. Nous lisons ce qui suit:

    1. vendu 50 peaux de lapins pour 3,75 $
    2. les poules donnent 100 œufs par jour
    3. Les semis se font dans des boîtes ou dans les couches-chaudes avant la plantation en pleine terre. Travail important.

En 1933, «le travail commencé en juillet continue».

  1. Fruits en conserves
  2. Boucherie de coqs pour la maison mère

Les races de poules qui sont mentionnées sont: Leghorn, Rhode Island, Plymouth Rock, Wyandotte.

D’année en année, des détails assez semblables:
Mai 1934: transplantation de tomates

Mai 1935: vente commencée de légumes et de fleurs

Juillet 1935: vente de conserves à la maison mère
vente de cochets à la maison mère et aux missions
mise en conserves: blé d’inde, fèves, rhubarbe, carottes, citrouille, tomates,
asperges, épinards, petits pois, fraises, framboises.

On fait la récolte des fraises, des framboises et des cassis.

Les Annales donnent l’atmosphère communautaire de la maison de la Ferme: on peut la découvrir un peu à travers les lignes ce qui suit:

  1. On se réjouit de la chaleur, de la pluie, du soleil pour l’intérêt de «la terre».
  2. Préparation des œufs pour la vente.
  3. Prières «pour la pluie»
  4. Les cassis sont retenus d’avance: grand débit.
  5. Quand le soleil n’est pas favorable, les semis se font dans de larges boîtes «dans la maison».
  6. Les fèves commencent à se partager le comptoir; aussi, laitue, betteraves, oignons, asperges sont à la vogue!
  7. Gros travail pour les conserves: heures tardives, lever matinal pour les fermières. Longues journées, longues veillées, sacrifices nombreux vaillamment acceptés.

Les thèmes courants dans les Annales peuvent se classer ainsi: pluie, vent, sécheresse, semences, semis, couches chaudes, plants, récolte, vente des oeufs.

En 1943, septembre: «la mise en conserves continue sur une haute et large échelle. Des légumes, il y en a, oui, il y en a de toutes sortes!».

En janvier 1944, 13 lapins furent envoyés, pour leur chair et leur fourrure, aux Pères Oblats de la mission de Grouard. Chaque année, on mentionne l’achat de 1 000 poussins, environ: en 1945, ils sont confiés à S.S.-Henri-de-Bavière. Les tâches sont vraiment multiples sur la ferme; la serre a déjà compris, en 1951, 20 000 plants de tomates. Les Ouvrières de la Congrégation de Notre-Dame ont toujours été en nombre limitées: cinq à huit. Vie humble aux travaux lourds de peine et de mérites! Vie humble, prolongement de la vie humble de Marguerite Bourgeoys, dans la maison où elle a habité.

Mais la Ferme qui exige tant de travail n’est guère rentable; elle est appelée à disparaître. On en parle effectivement: «Aujourd’hui, 26 septembre 1950, 800 volailles sont tuées». En fait, on gardera cette industrie encore quelques années puisqu’en 1955, il y avait encore 900 poules. Alors, l’administration générale demanda de faire deux abatages par semaine; les dernières poules disparurent en juin 1956. «Le 8 janvier 1951, le poulailler de Sœur Brault ainsi surnommé parce qu’elle y a travaillé 30 ans, commence à être démoli». La démolition de la serre construite en 1946 avec les vieux châssis des couches chaudes, s’inscrit en avril 1951. Cette année-là, on prépara 20000 boîtes de conserves: immense labeur exécuté avec des moyens un peu primitifs qui assurent quand même la sécurité vis-à-vis les produits. Jusque-là, il n’y avait pas d’eau chaude dans la maison: elle devait être chauffée au poulailler et transportée à la résidence. Ce n’est qu’en 1952 que quatre lits furent offerts pour remplacer les couchettes en bois avec montants pour rideaux et ciels de lit.

Un trait typique est relaté: Sœur Brault qui a 86 ans, ne pouvait plus s’occuper du poulailler: elle réclama la permission de «vendre des vers». Cette «industrie» nouveau genre rapportait de l’argent pour la chapelle: soit 102,00 $, en 1953; 152,00 $, en 1954; 200,00 $, en 1955, 164,00 $, en 1956.

En mai 1956, l’annaliste constate que presque tout le terrain était vendu, que les poules avaient été tuées, mais que les Sœurs gardaient le loisir de cultiver un an, étant donné qu’il n’y a aucun plan de construction, sauf celui de l’école des garçons. Lorsque le petit poulailler fut défait au bout de la maison, il ne restait plus que le terrain occupé par ce poulailler, une bande de terre au bord de la coulée en arrière de la maison, et un petit parterre en avant. Après la dernière brassée de savon du pays, le 6 avril 1961, le hangar fut démoli et le grand chaudron déclaré «hors d’usage».

À partir de 1961, les Annales de la Ferme semblent s’éclipser devant celles du Musée historique qu’organisera la supérieure élue, S.S.-Dominique-de-Marie, sous la direction de monsieur Jean Palardy, antiquaire de renom. Après une visite à la maison mère qu’il visite de la cave au grenier avec S.S.-Damase-de-Rome, il s’offrit spontanément pour devenir l’antiquaire-conseil du Musée. Une autre époque commence. En novembre 1963, signature du contrat pour la nouvelle résidence dont la Compagnie Omega assumera l’exécution. Le 18, première pelletée de terre. Janvier 1964 est le dernier Jour de l’An à la «vieille maison». Le 31 mars, le travail extérieur est achevé; il ne reste celui de l’intérieur. Les visites des personnages de marque se succèdent: autre époque vraiment! Le 19 juillet 1964: dernière messe à la maison séculaire. Le 20, première messe à la Maison Jeanne-Le Ber, devenue pavillon Catherine-Crolo depuis 2010.

La Ferme de la Pointe Saint-Charles n’existe plus comme telle: la vieille Maison écrira une autre belle page d’Histoire, celle d’un lieu où l’on transmettra la mémoire. Devenue musée en 1966, la Maison Saint-Gabriel a ouvert ses portes au grand public. Située à Pointe-Saint-Charles, cette magnifique maison tricentenaire est l’un des plus beaux exemples de l’architecture traditionnelle de la Nouvelle-France. Le musée a pour mission de conserver et de mettre en valeur le site et ses deux bâtiments déclarés monuments historiques en 1965, de même que quelque 18 000 artefacts: mobilier artisanal, diverses collections d'objets et d'arts anciens tels que peintures, broderies, sculptures, objets de la vie quotidienne aux 18e et 19e siècles. En 2007, le Gouvernement fédéral reconnaît l’importance historique nationale de la Maison Saint-Gabriel. En 2010, la Maison Saint-Gabriel s’est désormais transformée avec l’ouverture d’un pavillon d’accueil, nommé pavillon Catherine-Crolo et d’un magnifique jardin évoquant les 350 ans d’histoire de ces lieux.

HCND V, p. 65.